L'ORPHÉON MUNICIPAL

Article publié en 2003 dans la revue municipale de Pers-Jussy

Dans la salle du Conseil municipal de Pers-Jussy, à gauche de la porte du bureau de monsieur le maire, se trouve un étrange tableau : un sous-verre encadré de bois. Il ne s'agit ni d'une peinture ni d'une photo mais d'une liste de noms, écrits sur des étiquettes amovibles, rangées en deux colonnes et surmontées d'un beau titre : ORPHÉON MUNICIPAL DE PERS-JUSSY.

Qu'est-ce qu'un orphéon ?

Le mot a plusieurs sens mais, ici, il signifie sans doute "chorale de voix d'hommes". La liste du tableau est donc celle des membres de l'orphéon. Pour plus ample information, nous nous sommes adressés à la sous-préfecture de Saint-Julien où nous avons découvert que l'association avait été déclarée le 18 juin 1912 et enregistrée au journal officiel le 1er septembre 1912 sous la rubrique suivante : « Orphéon municipal de Pers-Jussy (Haute-Savoie). Objet : Développement du chant et des principes de musique. Siège : Pers-Jussy. »

Les statuts de l'association 

Nous en avons obtenu une photocopie auprès des services de la sous-préfecture, un texte magnifiquement calligraphié, consultable à la mairie. Sa transcription intégrale serait fastidieuse aussi nous contenterons-nous d'en extraire l'essentiel.
Il y a deux sortes de membres : les membres actifs, qui comprennent les exécutants et les élèves-aspirants (adhérents nouveaux en "stage d'instruction musicale"), et les membres honoraires qui peuvent assister aux réunions de la Société.
Le "fonds de caisse" est assuré par le droit d'entrée des sociétaires (un franc), les cotisations (0,40 F par mois), les amendes (0,25 F pour les membres actifs absents aux réunions, 0,10 F pour les retardataires), les subventions et les dons (*). Il est destiné à l'achat de l'équipement, à la création du répertoire, à l'entretien constant du matériel.
La discipline est rigoureuse. Les membres actifs « sont tenus d'assister aux concerts, aux répétitions, aux concours et à toutes les solennités auxquelles la société prend part » . Les répétitions, au nombre de deux par semaine, sont obligatoires pour tous les membres actifs. Lors des réunions, l'appel est fait dix minutes après l'heure de convocation, et la séance commence immédiatement après. Ceux qui arrivent après l'appel sont soumis à l'amende évoquée plus haut.

La société est régie par un conseil élu à bulletin secret en assemblée générale.

Au moment de la création de l'Orphéon, le conseil avait la composition suivante :

Président : Léon Mugnier, né en 1878, négociant à Chevrier.

Vice-Président : Chevallier François, né en 1845, agriculteur à Chevrier.

Secrétaire - trésorier : Chevallier Léon, né en 1879, agriculteur à Chevrier.

Chef directeur : Rosnoblet Alphonse, né en 1884, charcutier à Navilly.

Sous-chef : Roguet Alphonse, dit Teupet, né en 1878, agriculteur aux Vuardes.

Le commissaire, premier membre actif : Crosa Ernest (il s'appelait en fait Croso mais signait Crosa), né en 1883, maçon à Chevrier.

Deuxième membre actif : Constantin Arthur, né en 1886, boulanger au Chef-lieu.

Troisième membre actif : Hugonnet Victor, né en 1887, menuisier à Crêtet puis à Loisinges.

Quatrième membre actif : Barbier Joseph, né en 1883, forgeron à Chevrier.

Ces neuf personnes ont signé la déclaration officielle de l'association.

Et la liste de la mairie ?

Tous les membres du comité évoqués ci-dessus y figurent mais qui sont les autres personnages inscrits sur le tableau ?

Schlibbs Marius, né en 1875, domicilié à Loisinges où il tenait un café.

Dupont François, né en 1864, domicilié à Vuret.

Dubouloz Philippe, né en 1881, domicilié au Chef-lieu puis aux Vuardes.

Dard Francis, né en 1897, domicilié aux Vuardes.

Constantin Joseph : problème, il y avait au moins six homonymes susceptibles de faire partie de l'orphéon.

Maréchal François, né en 1875, domicilié à Navilly puis à Loisinges.

Bochet Joseph, né en 1882, domicilié à Marny.

Maréchal Xavier, né en 1890, domicilié au Chef-lieu (au café Maréchal, l'actuel « Verger »).

Constantin François : nouveau problème, il y avait une quinzaine d'homonymes susceptibles de faire partie de l'orphéon !

Chevallier Joseph : s'agit-il de Joseph, né en 1891 à Chevranges, de Joseph-Marie, né en 1867 aux Cornus ou de Joseph-Adrien, né en 1895, d'Ornex et mort au front en 1915 ?

Trottet René-Auguste, né en 1900 et habitant Navilly.

Lamouille Auguste, né en 1890 à Chevrier et mort au front en 1916.

Autre question : de quand date cette liste de la mairie ? La présence de Lamouille Auguste, décédé en 1916, laisserait supposer qu'elle est antérieure à cette date mais René-Auguste Trottet était alors bien jeune.

L'Orphéon avait-il une couleur politique ?

Selon deux sources orales, l'orphéon recrutait dans le camp anticlérical. Il ne faut pas oublier qu'en 1912, dans toute la France et tout particulièrement à Pers-Jussy, on était encore en pleine querelle entre "cléricaux" et "anticléricaux", à la suite de la loi de séparation de l'Église et de l'État (1905). Un conflit ayant opposé le conseil municipal au curé à propos du loyer du presbytère, l'évêché avait décidé de supprimer le culte catholique dans la paroisse vers 1911. Jusqu'en 1917, il n'y aura pas de curé affecté à Pers-Jussy. C'est dans ce climat lourd que naît l'orphéon : ses créateurs ont-ils voulu démontrer qu'on pouvait se passer d'une chorale paroissiale ? Toujours est-il que, selon nos sources, après le retour du curé, on était à la chorale paroissiale ou à l'orphéon municipal et on ne passait pas de l'un à l'autre : chacun chez soi.

Les activités de l'Orphéon municipal 

A notre connaissance, il ne reste aucune archive de l'association. Pour reconstituer son activité, il faut consulter la presse de l'époque et enquêter auprès des anciens de la commune. Nous apprenons ainsi que l'Orphéon se produisait à Pers-Jussy et dans les communes environnantes. Exemple : le 3 mai 1914 à 20 heures, à l'occasion de la "Fête des célibataires" à Pers-Jussy, il a donné un concert « très applaudi par les auditeurs et qui comportait l'exécution des meilleurs morceaux de son répertoire ». Il convient de préciser que François Dupont, président des célibataires, était un membre très actif de l'orphéon.

Par la suite, on a même créé une sorte d'annexe mixte qui présentait des pièces de théâtre. "Le Messager agricole" du 19 mars 1937 annonce ainsi une représentation à la salle du patronage laïque de Cornier avec « drame policier, pièces comiques, intermèdes de chant ».

La presse de l'époque nous signale aussi que, très souvent, à l'occasion des mariages, on faisait une quête au profit de l'orphéon municipal : ce devait être une source non négligeable de revenus.

Dans un autre ordre d'idées, "Le Messager agricole" du 9 juillet 1937 nous apprend que l'orphéon fera sa sortie annuelle le dimanche 18 juillet : les membres honoraires qui désirent s'y joindre sont cordialement invités à se faire connaître au plus tôt. Le montant approximatif des frais de transport et du dîner, soit 58 francs, doit être versé au moment de la remise du bulletin d'adhésion. Rassemblement à 5h 30 au chef-lieu (mairie), à Loisinges (chez Schlibbs), à Chevrier (chez Barbier). Itinéraire : Pers-Jussy, Annemasse, Genève, Gex (casse croûte), le col de la Faucille, Mijoux, Saint Claude, Oyonnax (dîner), Nantua, St-Germain-de-Joux, Bellegarde, Collonges, St-Julien, Pers-Jussy.

Selon un témoignage oral, le président de l'époque devait être Auguste Roguet, fils d'Alphonse, un des créateurs. Parmi les membres, il y avait alors Gustave Péguet, père de Max Péguet.

La fin de l'Orphéon 

Il semble que l'activité de l'orphéon ait été mise en veilleuse pendant la guerre de 1939-45. Le 9 mars 1946, un article du "Messager patriotique" nous apprend son "réveil" à propos du projet de création d'une amicale laïque à Pers-Jussy. Ce sursaut semble avoir été un chant du cygne et, après cette date, à notre connaissance, on n'entend plus parler de cette chorale. Pourtant, en théorie, elle existe encore ! L'association n'a jamais été dissoute, elle est toujours enregistrée à la sous-préfecture de St-Julien avec le même bureau, aucune modification n'ayant jamais été signalée depuis 1912 ! S'il y a des volontaires pour ressusciter ce fantôme, rien n'est plus facile. Nous leur recommandons toutefois de "toiletter" les statuts s'ils tiennent à recruter des adhérents !


(*) On estime qu'un franc de 1914 équivaut à 2,72 €

Article rédigé par Les Amis du Pers-Jussy d'Autrefois et d'Aujourd'hui.

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