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LE COMMUNAL DU MARAIS : RESCAPÉ DU MOYEN ÂGE ET CASSE-TÊTE JURIDIQUE
Article publié en 2009 dans la revue
municipale de Pers-Jussy
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Le communal du Marais, du Moyen-Âge à nos jours :
Nous avons déjà consacré un article
aux communaux de Pers-Jussy dans le bulletin municipal de 1999.
À l’origine, c’est-à-dire bien souvent
à la fin du Moyen Âge, ces terres communautaires
furent concédées collectivement aux
“communiers” (chefs de famille, en première
approximation) des hameaux sur lesquels ils se
trouvaient. Progressivement ces terres sont devenues la
propriété collective de la paroisse qui, sous
l’ancien régime, était une entité à
la fois administrative et religieuse. Cette évolution fut
officialisée par les instructions de l’intendant
général de Savoie en 1739, au moment même où
entrait en vigueur le cadastre général de Savoie (voir
à ce sujet l’article paru dans la revue municipale de
1993). La Révolution Française marque
l’aboutissement du processus avec une véritable
“municipalisation” des communaux.
Certains communaux ont cependant échappé à cette
municipalisation et sont restés la propriété
des hameaux, on les a appelés des “communaux de
section”. D’après les tabelles du cadastre sarde de
1732-1738, on trouve de tels communaux dans la paroisse de Pers (mais
aucun dans celle de Jussy) : au “village du clocher”
(chef-lieu de Pers), au Biollay et au Four. Le plus vaste était
celui du village du clocher : une parcelle d’un seul tenant,
qualifiée de “pré” et cotée sous le
n°110. Sa superficie était de 14 journaux 142 toises. Dans
le cadastre napoléonien de 1810, cette parcelle dite “du
marais”, cotée F 215, est qualifiée de
“pâture”, sa superficie est de 4 ha 48 a 09 ca ce qui
correspond à peu près à la surface donnée
par la “mappe”. Aujourd’hui, ces mêmes terrains
sont répartis en trois parcelles principales contiguës :
- Parcelle A 944 : d’une surface de 1 ha 28 a 80 ca
- Parcelle C 280 : d’une surface de 2 ha 37 a 06 c
- Parcelle C 313 : d’une surface de 1 a 37 ca.
Cette dernière est séparée de la C280 par
l’actuelle route des Fins : elle supporte une construction,
l’oratoire du cimetière, bâti au XIXe siècle
par la famille Décarroux.
La superficie totale des trois parcelles est de 3 ha 67 a 13 ca. Si on
compare avec celles de 1732 et 1810, il manque environ 81 ares : cela
semble correspondre aux terrains de la fruitière. On peut donc
penser que ces terrains manquants ont été
cédés par les communiers du Marais au syndicat de
la fruitière du Marais (vers 1890) mais nous n’avons pas
trouvé trace de l’acte de vente.
Ce communal du Marais a été à l’origine
d’une virulente controverse entre la municipalité de
Pers-Jussy et les communiers du Marais. L’affaire commence en
1854 : pour faire face aux dépenses engagées dans la
construction de la nouvelle église, le conseil communal (conseil
municipal sous le régime sarde) de Pers-Jussy propose la vente
de 47 parcelles de communaux, des communaux municipalisés pour
la plupart, mais aussi les communaux de section de Pers et du Biollay.
En 1856, les habitants du Biollay protestent, prétextant que les
biens mis en vente dans leur village appartiennent en propre à
leur communauté. Le conseil communal passe outre et les
contestataires laissent faire. La même année, pour les
mêmes raisons, la “grogne” gagne le chef-lieu mais en
plus mais en plus “percutant” : 25 ou 26 chefs de famille
(sur une quarantaine) assignent la commune de Pers-Jussy devant le
tribunal de Bonneville. Ils ne sont pas tous habitants du Chef-lieu,
mais les quelques non-résidents doivent se considérer
(à quel titre ?) comme des communiers du marais. Ils ne
sont pas tous agriculteurs : il y a une “tailleuse”
et… le curé.
Les plaideurs avancent trois arguments :
- Sur les tabelles du cadastre sarde, closes en
1738, le n° 110 est attribué à la communauté
des communiers de Pers (Pers ici est pris au sens de “village du
clocher”).
- Depuis cette époque, les communiers de Pers
ont toujours acquitté les contributions afférentes
à ce terrain.
- Une jurisprudence constante a établi [cette
attribution aux communiers de Pers] et la Commission nommée pour
la Révision de la Loi Communale en 1850 l’a
décidée en parlant de l’article 4 de la
précédente loi.
En février 1860, donc juste avant l’Annexion, au
terme d’un long procès, la justice donne raison aux
plaideurs : ils gardent leur “communal” du Marais et
recevront de la commune une indemnité de 474 livres et 25
centimes.
La municipalité tergiverse et traîne les pieds pendant des
années. Lassés, les plaideurs proposent que la somme soit
affectée à la restauration de la fontaine publique
du chef-lieu. Ils avancent que la plupart des maisons du chef-lieu sont
couvertes de chaume et donc très exposées aux risques
d’incendie alors que l’approvisionnement en eau laisse
largement à désirer. La commune accepte... à
condition que la fontaine soit édifiée près de la
mairie-école récemment construite (voir bulletin
municipal de 2002). Les plaideurs refusent mais leur meneur, Pierre
Navillioux, aubergiste au chef-lieu, propose une solution de
conciliation acceptée en 1863 : la somme due par la commune sera
affectée à l’achat d’une pompe à
incendie destinée au corps de sapeurs-pompiers qui vient
d’être créé.
Le communal du Marais aujourd’hui :
Aujourd’hui, selon le cadastre actuel, le terrain en question
appartient au “Syndicat du Marais”. Mais deux questions se
posent :
- Quelles sont les limites de la “section” de Pers ?
D’après le regretté frère Maurice Rosset
(1914-2006) qui a beaucoup travaillé la question, la section de
Pers serait limitée par “les deux Nants”, celui qui
coule près de la poste et celui qui coule près de la
fruitière du Marais. De fait, la plupart des plaideurs
habitaient ce secteur, mais nous n’avons pas trouvé de
preuve écrite de ces allégations dans l’abondante
documentation réunie par Maurice Rosset et léguée
aux Amis de Pers-Jussy. Une pièce du dossier exclut les
habitants du Beule, mais rien n’est précisé
à propos du hameau des “Verdel” qui
était souvent inclus dans le “village du clocher”.
- Qui, aujourd’hui, peut prétendre au titre de communier
du Marais ou plutôt de membre du syndicat du marais ?
Maurice Rosset disait que le Marais appartient aux héritiers des
communiers de 1860 “faisant feu” entre les deux Nants mais
il ne nous a laissé aucun texte officiel confirmant cette
affirmation.
Le problème s’est posé dans d’autres communes
en Savoie. Dans certaines communes de montagne, il y a eu des enjeux
financiers autrement plus considérables qu’à
Pers-Jussy (pâtures d’estive, urbanisation des communaux
dans les stations de ski d’altitude, remontées
mécaniques, etc...). Des procès ont eu lieu à
Bellevaux, Cordon, Sallanches, Cœur, etc.... La jurisprudence qui
en découle permet de distinguer deux cas :
ou bien le communal litigieux a été déclaré
propriété collective de la section (donc de tous les
habitants actuels),
ou bien il a été considéré comme
propriété indivise des héritiers des anciens
bénéficiaires. Ce dernier cas a été
illustré à Vallon (commune de Bellevaux) mais les
plaideurs ont pu prouver que leur communal provenait d’une
concession faite en 1426 en faveur des habitants de Vallon (ceux de
1426) et de leurs héritiers naturels.
N’ayant aucune compétence pour résoudre un tel
“casse tête” juridique, nous nous garderons bien de
donner une réponse. Seul un juriste, spécialiste du droit
des collectivités à travers les âges pourrait
donner sinon un verdict du moins un avis. Et la consultation d’un
tel spécialiste... ça coûte cher !
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