L’ANNEXION VUE DE PERS-JUSSY
Article paru dans la revue municipale de Pers-Jussy en 2010

Janvier 1860, les Pers-Jussiens se doutent-ils que l’année nouvelle va changer leur destin et celui de leurs descendants ? On peut imaginer que la population n’est pas très informée à l’exception de quelques notables : le syndic, les conseillers communaux, le curé Chevallay et ses vicaires, le baron de Cevins, l’aubergiste Pierre Navilloux, François Dompmartin (du château), Charles Laphin (rentier), etc. Ces derniers ont eu vent de rumeurs : on dit que  le roi Victor-Emmanuel II a une dette envers Napoléon III pour l’aide militaire apportée par la France à la Sardaigne lors de la guerre contre l’Autriche en 1859. Ils savent aussi que les “élites” savoyardes sont tiraillées entre la fidélité à un roi de plus  en plus tourné vers l’Italie et l’attrait de la France, culturellement si proche. Ils ont appris aussi que l’empereur a proclamé clairement son désir d’annexer la Savoie mais que les Suisses s’en sont émus : craignant un encerclement de Genève par la France, ils ont annoncé que, si on devait modifier les frontières de la Savoie, ils revendiqueraient le Chablais, le Faucigny et une partie du Genevois. Cette réaction a un écho très fort dans tout le Nord de la Savoie. Il faut se souvenir qu’à l’époque, ce secteur commerce principalement avec Genève qui, de son côté, a besoin d’un vaste arrière-pays. Dès les mois de janvier et février, une intense propagande pro-helvétique se développe dans la moitié Nord de l’actuelle Haute-Savoie où une pétition (ouverte seulement aux hommes, bien entendu !) est lancée pour réclamer le rattachement à la Confédération des territoires qu’elle convoite. Les pétitionnaires n’ont pas spécialement envie d’être suisses, mais leur intérêt est d’être liés à Genève.
À Pers-Jussy, la pétition remporte un vif succès en recueillant 270 signatures, soit 51% des hommes de plus de vingt ans ! Sur le site internet des Amis de Pers-Jussy, on peut en consulter la liste et une analyse de leur répartition dans la commune  : on est, par exemple, plus pro-suisse à Pers qu’à Jussy, où le baron de Cevins – pro-français - exerce une forte influence.Tous les conseillers communaux ont pétitionné sauf trois, dont le syndic. Pendant cette campagne pro-suisse, les discussions sont sans doute vives car le clergé savoyard, très influent, est énergiquement pro-français. C’est donc dans une commune en pleine ébullition que, le 24 mars 1860, arrive une nouvelle officielle : Napoléon III et Victor-Emmanuel II ont signé le jour même (grâce au télégraphe, les nouvelles vont vite désormais) un traité au terme duquel la Savoie et le Comté de Nice sont cédés à la France, malgré les vives protestations des Suisses soutenus par l’Angleterre. Le roi de Sardaigne brade la terre de ses ancêtres, c’est le prix à payer pour l’aide apportée par la France à l’accomplissement de son grand rêve : unifier l’Italie sous sa couronne.
Les événements vont alors très vite. Napoléon III tient à ce que l’annexion soit ratifiée par le peuple, au suffrage universel. C’est pourquoi, dès le 25 mars 1860, Victor-Emmanuel II délie ses sujets savoyards et niçois de leur serment de fidélité. En fait, on prépare un plébiscite à la “sauce” Bonaparte. On ne demande pas au peuple d’accepter ou de refuser un texte comme on le fait aujourd’hui lors des référendums : on lui propose d’approuver un fait accompli, irréversible ! Napoléon craint cependant une abstention massive des pro-suisses qui équivaudrait un refus implicite.
Pour convaincre les indécis, l’empereur envoie un émissaire qui sillonne le pays de long en large pour rencontrer les notables, les membres du clergé, les vieux “grognards” nostalgiques de Napoléon 1er comme le Pers-jussien Claude Chambet dit Rénon. Il leur prêche la cause de la France en leur demandant de répandre la bonne parole. Ils doivent en particulier ramener dans le droit chemin les brebis égarées qui ont pétitionné pour la Suisse. Pour attirer les voix des pétitionnaires, on propose de créer une zone franche (ce qu’on a appelé “la grande zone”) : elle recouvre la région revendiquée par la Suisse (Pers-Jussy en fait partie). En schématisant, on peut dire que la zone est française mais qu’elle peut commercer librement avec la Suisse, les douaniers s’installant aux limites de la zone. À Pers-Jussy, un pétitionnaire retire alors sa signature pour avoir été “abusé”, il s’agit de Joseph Navilloux.
La date du plébiscite est fixée par les deux souverains aux dimanche 22 et lundi 23 avril 1860. Il faut  établir en hâte des listes électorales “à la française”, ouvertes à tous les hommes de plus de 21 ans, en règle avec la justice. Pour obtenir un vote massif et positif des habitants de la future zone franche, il leur est proposé de déposer dans l’urne un bulletin sur lequel il est écrit “oui et zone”.
On ne sait pas exactement comment le vote s’est déroulé à Pers-Jussy, mais on peut imaginer que notre commune ne s’est pas singularisée. On a surtout voté le dimanche 22. Après la première messe - sous un grand soleil - le curé procède à la bénédiction des drapeaux français et à l’appel nominal des inscrits. Emmenés par le curé et le syndic, ces derniers se rendent en cortège sur le lieu du vote. Chacun remet ensuite son bulletin au président du bureau de vote qui l’introduit lui-même dans l’urne ! A-on distribué un seul bulletin - le bon - aux électeurs ? On le dit... Les rares négligents sont gentiment rappelés à l’ordre et invités à venir voter le lendemain. On peut penser que le résultat a été à l’image de celui de la province : 96,5% de participation et, au maximum, un bulletin “non” pour la commune ! Aujourd’hui, un tel résultat susciterait les sarcasmes des sceptiques  mais il faut se remettre dans le contexte de l’époque.
Début juin, le parlement de Turin ratifie le traité bien que la quasi-totalité des députés savoyards  (presque tous pro-français) ne se soient même pas déplacés ! Le 14 juin, la Savoie est définitivement remise à la France et, dans notre commune, on fait placarder des affiches pour signifier aux Pers-jussiens que désormais ils sont français. Ils ont jusqu’au 1er janvier 1861 pour rendre exécutoires la constitution et les lois françaises.
On a peu d’informations sur cette période de transition à Pers-Jussy. Le conseil communal sarde se réunit pour la dernière fois le 5 juin 1860, mais le compte-rendu de séance, rédigé selon le “rite” ancien, ne fait aucune allusion à l’Annexion ! Il faut attendre le 19 novembre 1860 pour voir se réunir le nouveau conseil municipal “à la française”, élu au suffrage universel. Dans cette assemblée, on retrouve les mêmes qu’avant plus deux nouveaux car la commune a désormais droit à deux conseillers supplémentaires ! Jean Chevallier passe de l’état de syndic à celui de maire mais, comme auparavant, il est nommé par le représentant du pouvoir central.
Par ailleurs, l’état civil continue d’être tenu par le curé jusqu’au 31 décembre. Il faut attendre jusqu’au 1er janvier 1861 l‘application du régime français dans ce domaine : les “actes de naissance“ cessent alors d’être des “actes de naissance et de baptême" et le mariage civil prend seul force de loi.
Les Amis de Pers-Jussy
Pour cet article, nous avons principalement utilisé les ouvrages de Paul Guichonnet,
membre d’honneur de notre association, et ses nombreux articles sur le sujet, parus dans « Le Messager ».

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