QUAND PERS-JUSSY ÉTAIT UNE COMMUNE FRONTALIÈRE

Article publié en 1994 dans la revue municipale de Pers-Jussy

Des contrôles de passeports sur le pont du Sougey, un cordon douanier de la Collay jusque chez Combloux, en passant par Marny, les Roguet et Marjolin ? Non, ce n'est pas une plaisanterie. Les Pers-jussiens ont connu cela dans le passé et cette situation aurait duré longtemps si.... Napoléon n'était jamais revenu de l'Ile d'Elbe.
En avril 1814, vaincu, l'empereur abdique à Fontainebleau. Aussitôt après, les diplomates alliés se réunissent pour dépecer les immenses territoires qu'il avait annexés à la France. Que va devenir la Savoie ? Restera-t-elle française ? Sera-t-elle réintégrée au royaume de Sardaigne ? Va-t-elle entrer, avec Genève, dans la nouvelle confédération helvétique ? A la suite de marchandages compliqués et plus ou moins sordides, on décide de procéder à un partage (premier traité de Paris : 30 mai 1814). La France de Louis XVIII garde la quasi-totalité du Genevois et la région de Chambéry : on en fait un département en y adjoignant le pays de Gex et l'est du Bugey. Le royaume de Sardaigne récupère la partie montagneuse de la Savoie c'est-à-dire, grosso modo, le Chablais, le Faucigny, la Maurienne et la Tarentaise. La Roche, Cornier, Pers-Jussy et La Muraz sont du côté sarde. Eteaux, La Chapelle-Rambaud, Arbusigny, Le Sappey, sont du côté français, de même que St-Sixt qui forme une enclave dans le territoire sarde. C'est ainsi que, pendant quelques mois, Pers-Jussy fut une commune frontalière.

 



La fontière franco-sarde en 1814-1815

 

La situation aurait dû se figer de la sorte pour longtemps si Napoléon n'avait pas débarqué à Golfe Juan le 1er mars 1815 et reconquis provisoirement son trône. Au début, l'empereur respecte la nouvelle frontière mais, le 14 juin, les troupes françaises envahissent la Savoie sarde. Pour peu de temps car, le 18 juin c'est Waterloo. Nouvelle abdication de Napoléon. Nouvelle réunion de diplomates. Au second traité de Paris (novembre 1815), Victor-Emmanuel, roi de Sardaigne, récupère toute la Savoie, sauf quelques communes cédées à Genève. Pers-Jussy cesse d'être une commune frontalière.
Il est toujours tentant de faire de l'Histoire-fiction. Que se serait-il passé si Napoléon n'était pas revenu bouleverser les plans des diplomates européens ? On peut penser que cela n'aurait pas empêché l'annexion de 1860 et c'est seulement à cette époque que Pers-Jussy aurait cessé d'être sur une frontière internationale. Toutefois, on aurait sûrement érigé en département l'ancienne Savoie sarde et les deux départements savoyards ne ressembleraient en rien aux actuels, il y aurait une Savoie occidentale et une Savoie orientale. Pers-Jussy serait encore sur une frontière, interdépartementale celle-là.
On peut imaginer toutes les conséquences du maintien d'une frontière internationale aux limites de Pers-Jussy pendant 45 ans : limitation de la circulation des personnes et des biens, contrebande, présence de carabiniers et de douaniers souvent piémontais, etc... Un "fossé culturel" se serait peu à peu créé entre savoyards sardes et savoyards français et il y aurait sans doute eu peu de mariages entre ressortissants des villages situés de part et d'autre de la frontière : les arrière-arrière-grands-parents de quelques Pers-jussiens d'aujourd'hui n'auraient peut-être jamais eu l'occasion de se rencontrer. Il en est donc qui doivent, en quelque sorte, leur existence à... Napoléon. Grandes causes, petits effets...

A.D.

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