PERS-JUSSY LES QUATRE ÉGLISES

 Article publié en 1996 dans la revue municipale de Pers-Jussy

Rassurez-vous, il n'y a pas quatre églises à Pers-Jussy mais il y en a eu au moins quatre au cours du temps, trois à Pers et une à Jussy.

L'église de Jussy était approximativement située à l'emplacement de l'ancienne fruitière. Elle était placée sous le patronage de St-Antoine. On ne sait pas grand chose de son origine, sans doute fort ancienne. Il n'en reste aucune représentation mais, sur la mappe sarde de 1732, elle paraît petite et de forme rectangulaire (voir figure ci-jointe). Elle était entourée d'un cimetière exigu, avec de "beaux tilleuls". Le presbytère et ses dépendances jouxtaient le cimetière. Après la fusion des paroisses de Pers et de Jussy en 1804 et celle des communes en 1814, l'église de Jussy a été détruite. Les tuiles ont été utilisées pour recouvrir la cure de Pers. La cloche, les vases sacrés et les vêtements sacerdotaux ont été affectés à l'église de Pers. Le reste a été vendu, y compris le presbytère, pour la somme de 800 francs.

La plus ancienne allusion à la paroisse de Pers remonte à 1227 mais on sait peu de choses sur l'église qui existait à cette époque. Selon une tradition transmise de génération en génération mais difficilement vérifiable, elle était située au bout du plateau des Fins, peut-peut-être pas très loin de l'emplacement actuel de "La Bégaudière". Toujours selon la tradition, cette église était très exposée aux débordements dévastateurs du Nant Guin et aux envahisseurs de tout poil qui empruntaient la voie Genève-La Roche! C'est pourquoi, lorqu'elle menaça ruine, vers1495-1500, on décida de la reconstruire ailleurs. On choisit l'emplacement où se trouvent actuellement les courts de tennis. On venait, paraît-il, d'y trouver, dans le tronc creux d'un vieux frêne, une statue de Vierge noire grossièrement taillée et sculptée ; le Rd Edouard Marion, recteur de la paroisse, y avait vu un signe céleste. Le terrain était en pente et il fallut édifier de puissants murs de soutènement.

L'emplacement de l'ancienne église de Pers d'après la mappe sarde


Dessin de l'ancienne église de Pers

On a une assez bonne idée de la configuration de ce sanctuaire grâce à un dessin de 1830 conservé dans les archives de la famille Deshusses : l'église y est vue du chemin du presbytère. D'après la mappe sarde de 1732 (voir figure ci-jointe), la nef mesurait environ 25 m de long sur un peu plus de 12 m de large. A proximité du chÏur, sur la droite, se trouvait une chapelle latérale. Autour de l'église, s'installa évidemment un cimetière qui a accueilli des sépultures jusque vers 1930.
Vers 1850, il faut se rendre à l'évidence : l'église se délabre. On pense d'abord à la restaurer mais cette solution paraît bien vite insuffisante car le bâtiment est devenu trop petit pour accueillir décemment les paroissiens de plus en plus nombreux. A la fin de l'année 1852, le syndic (c'est ainsi qu'on désignait le maire sous le régime sarde) propose qu'on construise carrément une nouvelle église. Il estime que la commune en a les moyens et il a déjà fait faire des plans qu'il soumet au conseil. Le baron de Cevins, farouche opposant qui n'a jamais vraîment accepté la fusion de Pers et de Jussy, trouve le projet "trop gigantesque" et trop coûteux : il provoquerait "la ruine de la commune". Il propose un projet beaucoup plus économique qui consiste simplement à agrandir la vieille église "du côté du midi où il existe un solide tertre" et de surélever le clocher. Trois clans s'affrontent alors au conseil communal. Cinq conseillers sont favorables au projet du syndic. Cinq autres se rallient au baron de Cevins. Les cinq derniers sont favorables à une reconstruction mais à moindre frais. Le 8 avril 1853, Antoine Chevallay, curé de Pers-Jussy depuis 1825 (et qui le demeurera jusqu'en 1875), offre la somme de 4.000 livres pour la reconstruction de l'église sous la condition expresse que les fondations seront jetées dans le courant de l'année. Cette proposition fait céder les opposants et, à l'unanimité, le conseil décide la reconstruction de l'église.
Il faut maintenant choisir l'emplacement et la querelle repart de plus belle. Trois positions s'affrontent à nouveau. Les uns, avec le baron de Cevins, veulent démolir l'ancienne église et édifier la nouvelle à la même place. D'autres proposent le verger de la Cure. Les derniers, soutenus par le Révérend Chevallay, préféreraient un champ situé en contrebas et jouxtant la ferme du "château Dompmartin". Le 23 septembre le conseil choisit la troisième solution sous prétexte que ce terrain est "en plaine", "solide" et "d'un accès très facile". Selon une certaine tradition orale, cette décision fut fortement influencée par la servante du curé, une femme autoritaire qui avait une grande influence sur les affaires communales. Le baron de Cevins et ses partisans présentent alors une requête auprès de l'Intendant du Faucigny et font valoir, entre autres arguments, que l'emplacement choisi est entouré de maisons "couvertes à chaume" (d'où un risque d'incendie) et qu'il est situé dans un bas-fond "d'où les hameaux de la commune n'entendraient presque jamais le son des cloches". La cause n'est pas entendue et on propose aux propriétaires du terrain retenu d'acheter leur bien : il s'agit de deux habitants de La Roche qui vendent leurs parcelles, le premier pour 400 livres et le second pour 60 livres.
Très vite, on est contraint de constater que l'emplacement choisi n'a pas tout à fait les qualités annoncées : la terre, meuble et humide, nécessite de profondes et coûteuses fondations surtout pour la tour du clocher. En conséquence, les devis doivent être revus à la hausse. En avril 1854, une pétition signée par seize propriétaires non résidents est envoyée au Ministre de l'Intérieur pour protester contre un projet aussi "grandiose, trop coûteux et d'une dépense disproportionnée aux besoins de cette époque". "Ils ne voyent pas sans effroi que cette commune se lance légèrement dans des dettes qui finissent toujours par retomber sur la propriété foncière". Ils estiment que " c'est préparer une ère de sacrifices qu'une piété, bien entendu, n'impose jamais et qu'une Autorité bien renseignée n'autorise pas". Ils demandent la suspension des travaux et la révision du projet. Cette démarche amène l'Intendant de la province de Faucigny à venir lui-même sur les lieux : il estime qu'il faut limiter la dépense pour éviter de compromettre la situation financière de la commune. Il propose au conseil de réduire la longueur de l'église d'une travée, de diminuer d'un mètre la hauteur de l'édifice et du clocher. Il est calculé que ces modifications permettront une économie de cinq à six mille livres. Le baron de Cevins revient encore une fois à la charge et propose à nouveau l'agrandissement de l'ancienne église. Le conseil communal passe au vote : le projet de l'Intendant l'emporte par huit voix contre sept à celui de M. de Cevins.
Pour faire de nouvelles économies, on procède encore à diverses autres modifications, ainsi remplace-t-on la coupole initialement prévue par une voûte arêtière. Pour limiter les frais, les pierres de molasse et le sable nécessaires à la construction sont extraits sur le territoire même de la commune et on fait appel aux corvées pour véhiculer 3.000 mètres cubes de matériaux.
Malgré tous ces expédients, la dépense continue de dépasser largement les devis et on décide de mettre en vente un cinquième des bien communaux, pour une valeur de 12.300 livres. Cette mesure déclenche quelques protestations dans certains hameaux, en particulier au Biollay. On trouve des acheteurs mais, comme ils n'ont pas suffisamment de liquidités, on est contraint de leur consentir un délai de payement de huit ans. En attendant que l'argent rentre, la commune contracte des emprunts : 12.000 livres en décembre 1855. En juillet 1856, au moment de la réception des travaux, il reste encore 5.564,70 livres à payer.
Un problème reste en suspens : celui des abords de l'église. Selon le conseil communal, le Rd Chevallay aurait promis d'acheter lui-même une bande de terrain de 5 à 6 mètres de large tout autour de la nouvelle église mais, le temps passant, il aurait "oublié" sa promesse. Il en résulta un conflit larvé et sans solution entre le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. C'est ainsi que, pendant plus d'un siècle, l'église fut serrée de près par des terrains privés qui ne permettaient pas aux processions, fort en honneur jusqu'à une période récente, d'en faire le tour. Ce problème a été réglé, non sans mal, il y a quelques années seulement.
Que faire de l'ancienne église ? Au début, on pensait la transformer en maison commune (c'est-à-dire une mairie). Mais dès l'été 1856, on décida la démolition pure et simple. On a d'abord envisagé de récupérer les matériaux pour construire la maison commune quand les finances le permettraient mais finalement on les mit en vente.
La nouvelle église a entraîné bien d'autres contentieux entre le curé Chevallay et ses paroissiens, comme celui de l'achat des bancs, mais ceci est une autre histoire...

A.D. (d'après les archives communales et une étude du frère Maurice ROSSET)

 

L'emplacement de l'ancienne église de Jussy
d'après
la mappe sarde

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