PERS-JUSSY ET LA GUERRE DE 1914-1918

Article publié en 1998 dans la revue municipale de Pers-Jussy

A Pers-Jussy en 1914, les nouvelles du monde extérieur arrivaient principalement par les colporteurs et le bouche à oreille sur les marchés des villes environnantes. Dans bien des familles, on lisait aussi un des nombreux hebdomadaires locaux, qui nous paraissent "squelettiques" aujourd'hui avec leurs quatre pages. Mais jusque vers le 25 juillet, la situation internationale n'a sans doute guère alimenté les conversations dans les dix-huit cafés de la commune. On peut dire que les Pers-Jussiens n'ont rien vu venir !
Pourtant, quand les cloches des églises de tous les villages se sont mises à sonner le tocsin les unes après les autres en ce samedi 1er août 1914, tout le monde a compris. C'était la mobilisation générale. Les nonagénaires de la commune s'en souviennent encore : on était en pleine moisson, les mobilisables ont laissé leurs outils dans les champs et sont rentrés chez eux pour préparer leur départ. Dans les jours suivants, presque tous les hommes valides de moins de 47 ans sont partis. Les plus jeunes étaient déjà sous les drapeaux pour un service militaire de trois ans. Les autres furent répartis en deux catégories selon l'âge : les réservistes et les territoriaux. Ces derniers espéraient bien ne pas avoir à se battre, beaucoup durent déchanter. La plupart des mobilisés ont été affectés à des unités basées en temps de paix dans les départements savoyards : 30è RI (le régiment d'Annecy), 230è RI (formé avec des réservistes et un cadre actif provenant du 30è RI), 97è RI, 11è BCA, 13è BCA, 22è BCA. Quelques Pers-Jussiens, en particulier les forgerons, rejoignirent des régiments d'artillerie. En ce qui concerne les autres armes, nous avons retrouvé la trace de quelques rares zouaves, sapeurs, cavaliers ou conducteurs du "Train des équipages". On constate donc que, comme tous les autres ruraux de l'époque, les Pers-Jussiens ont presque tous servi dans l'infanterie, la "reine des batailles" a-t-on dit mais ausi l'arme qui a payé le plus lourd tribut en vies humaines.
Imagine-t-on le vide qu'a représenté la mobilisation générale à Pers-Jussy ? Si on se réfère au recensement de 1911 et si on tient compte des jeunes non recensés pour cause de service militaire, on peut estimer la population de la commune à environ 1550 habitants et à plus de 300 le nombre des mobilisables : en gros un habitant sur cinq est parti ! Ils étaient persuadés que la guerre serait courte et victorieuse, ils pensaient être de retour à Noël et, en montant dans les trains, ils criaient joyeusement : "à Berlin". Mais de là à dire qu'ils sont partis dans l'enthousiasme et "la fleur au fusil"...
Hélas, on s'est vite rendu compte que la propagande avait sérieusement minimisé la puissance allemande : en moins de six semaines la commune avait déjà perdu six de ses enfants. Le premier mort fut Marie-Arthur Roguet, tué le 19 août 1914 à Flaxlanden (Alsace). Il sera hélas suivi par bien d'autres et dans la plupart des grandes batailles de la guerre, celles dont on parle dans les manuels scolaires, Pers-Jussy a chèrement payé son tribut humain.
Des Pers-Jussiens ont également fait partie des corps expéditionnaires envoyés dans les Dardanelles, à Salonique, en Macédoine et en Italie. Un seul y a laissé la vie mais beaucoup en sont revenus malades.

Le monument aux morts de notre commune donne l'interminable liste - 87 noms - des Pers-Jussiens qui ont été ainsi sacrifiés. En fait, ce nombre doit être nuancé car on y a inscrit des soldats qui n'habitaient pas la commune lors de la déclaration de guerre : des natifs de Pers-Jussy émigrés sous d'autres cieux (souvent en Suisse ou dans la région parisienne), des conjoints de filles du pays, des ouvriers agricoles ou des pensionnaires ayant séjourné dans des familles du lieu, etc... On retrouve d'ailleurs parfois leurs noms sur d'autres monuments dans des communes voisines ou lointaines. Il est difficile de faire un compte exact mais on peut estimer à une soixantaine le nombre de Pers-Jussiens résidents morts à la guerre ou des suites de la guerre. Ceci représente environ 4% de la population totale de l'époque mais, si on compare avec la population masculine mobilisable, on arrive à une proportion qui approche les 20% ! Pour bien se rendre compte de l'atrocité de cette hécatombe, il faut imaginer ce que serait aujourd'hui Pers-Jussy si un cinquième des hommes nés entre 1947 et 1978 avaient été fauchés par une guerre étalée sur quatre ans, par exemple d'août 1993 à novembre 1997. Si, en plus, on prend en compte les invalides pour cause de blessures (au moins une trentaine de Pers-Jussiens plus ou moins grièvement blessés) ou de "gazage" on peut dire que la commune a été "saignée" dans ses forces les plus vives.
La comparaison des recensements de 1911 et 1921 montre qu'entre ces deux dates la population de Pers-Jussy a diminué de 12,6% mais la guerre n'explique pas tout, il faut tenir également compte de l'exode rural qui continue et aussi de la grippe espagnole qui a été meurtrière en 1918-19.


Pour bien faire saisir les effets de la guerre sur la population de Pers-Jussy, on a construit deux pyramides des âges à partir des recensements de 1911 et de 1921 mais en apportant quelques corrections aux chiffres bruts : on a fait abstraction des étrangers, assez nombreux à Pers-Jussy (suisses, italiens, etc..), et on a rajouté les jeunes hommes au service militaire. La pyramide de 1921 montre bien le déficit en hommes dans la population qui avait entre 18 et 40 ans pendant la guerre (ne pas oublier que ceux qui avaient par exemple 20-24 ans en 1911 en ont 30-34 en 1921). Mais la conséquence la plus grave de la guerre se trouve ailleurs : dans le faible effectif des classes d'âge 0-4 ans et 5-9 ans. Quand les hommes en âge de procréer sont absents, les femmes ne font pas d'enfants. On a ici l'illustration flagrante de ce qu'on a appelé les classes creuses.
Pendant que les hommes jeunes et moins jeunes se battaient au front, les travaux agricoles furent effectués par les femmes, les enfants, les vieux et les réformés. Des problèmes innombrables se posèrent tel celui du battage : les propriétaires de batteuses étant sous les drapeaux, il fallut parfois revenir au fléau. Les exploitations agricoles étaient soumises à de multiples réquisitions : bovins, chevaux, porcs, blé, avoine, fourrage, etc... On réquisitionna aussi les noyers - pour faire des crosses de fusils - et les peupliers. Avant-guerre, il y avait de nombreux et beaux noyers à Pers-Jussy et la production de noix était importante. Ils ont presque tous été arrachés et on raconte que certains intermédiaires - étrangers à la commune - ont largement tiré profit de ce commerce, avant d'y "laisser des plumes" à la fin de la guerre quand leurs stocks de noyers sont devenus invendables : d'après Placide Duvernay, doyen de la commune, une grande quantité de bois a pourri sur place à la gare de Reignier. Pour compléter le tableau, il faudrait évoquer les restrictions alimentaires et les cartes d'alimentation (surtout pour le sucre) mais, de ce point de vue, la situation a été moins grave qu'en 1939-45.

Avant de conclure, on peut encore évoquer le culte rendu après la guerre aux soldats morts pour la France et aux anciens combattants. Parmi les manifestations organisées dans ce but, on peut signaler la célébration du 11 novembre 1919, immortalisée par les trois photos de J.F. Lefèvre agrandies et encadrées dans la salle du conseil municipal. La première illustre la cérémonie devant la mairie : il n'y avait pas encore de monument aux morts, ce dernier, payé par une subvention municipale et une souscription auprès des habitants, a été édifié en 1922-23. La seconde montre quatre jeunes femmes de la commune : costumées, elles symbolisent la France, l'Alsace, La Lorraine et l'infirmière. La dernière représente le rassemblement des Pers-Jussiens sur l'ancien cimetière. Maurice Rosset a autrefois recueilli le témoignage d'un témoin sur la cérémonie au cimetière. Le lieutenant Léon Mugnier, blessé de guerre et futur maire de Pers-Jussy, a fait un discours terminé par un vibrant : "Sergent Perrier, sonnez aux morts !". A ce moment, les larmes de nombreux assistants coulèrent. Puis vint le discours du curé qui eut, entre autres, ces paroles : "Que sont devenues ces hordes teutonnes ? Demandez à ces poilus héroïques..."

Pour conclure sur une note optimiste cette rubrique historique assez "noire", nous dirons que cette rude épreuve a eu quand même quelques conséquences positives. Nous en citerons deux. La guerre a marqué le début de l'émancipation des femmes : pendant plus de quatre ans, elles ont dirigé l'exploitation des fermes et des commerces, elles ont montré qu'elles pouvaient faire aussi bien que les hommes. D'autre part, dans les tranchées, l'instituteur et le prêtre ont été contraints de fraterniser, le "rouge" et le "blanc" sont montés ensemble à l'assaut. La guerre a ainsi contribué a atténuer les vives tensions créées dans les communes par la séparation de l'Église et de l'État. C'est d'ailleurs pendant la guerre que la paroisse de Pers-Jussy, privée de curé depuis 1911 par suite d'un conflit entre la mairie et l'évêché, a accueilli son nouveau pasteur, l'abbé Blanc. Il faut toutefois reconnaître que ces deux aspects positifs ont été chers payés.

Article rédigé par les Amis du Pers-Jussy d'Autrefois et d'Aujourd'hui

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(exposition de novembre 1997)

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