LES BISBILLES ENTRE LES PERS-JUSSIENS ET LEURS CURÉS
AU FIL DES SIÈCLES

Article publiés dans les bulletins  55 - 56 - 57 et 58


SOUS L'ANCIEN RÉGIME

Les éventuels conflits opposant le clergé aux paroissiens portaient essentiellement sur la dîme, prélèvement d’une partie de la récolte au profit du curé (pour couvrir les frais de fonctionnement de la paroisse) ou d’une autre autorité ecclésiastique. La ponction est effectuée directement sur le terrain par des collecteurs. Ces derniers sont généralement des paysans aisés, rétribués pour cela au prorata de la dîme : ils n’ont donc pas intérêt à tolérer la fraude. .

La dîme était un impôt ecclésiastique impopulaire

Contrairement à ce que son nom laisse supposer, la dîme ne représentait pas obligatoirement le dixième de la récolte : le taux de prélèvement (appelé cote) variait selon la nature du produit et selon le lieu : certaines récoltes y échappaient et, pour les autres, la cote pouvait être  1/10, 1/12, 1/15, etc... Pour les céréales, on faisait de petites meules de 10, 12 ou 15 gerbes et les collecteurs en prélevaient une par tas. Les paysans de l’époque, comme les contribuables de tous les temps, tentaient de tricher et le curé n’était pas content, d’autant plus que la dîme n’allait pas uniquement approvisionner  ses granges. Si le curé de Jussy touchait la quasi-totalité de la dîme, il était loin d’en être de même à Pers : lors de sa visite pastorale à Pers, François de Sales (le futur saint), évêque de Genève, souligne que “les dîmes [...] sont perçues par l’Abbé d’Entremont, qui n’en reverse qu’une faible part au curé”.

En 1766, le curé de Pers se plaint auprès de l’évêque du comportement de ses paroissiens

Faible part ou pas, la dîme fut néanmoins l’objet du premier conflit ouvert que l’on connaisse entre le curé de Pers et ses ouailles.
En 1766, le curé de Pers, le révérend Simond, et celui de Jussy, le Rd Dussolier, s’associent à celui d’Ésery pour adresser un mémoire au “Seigneur et Prince Évêque de Genève” dans lequel ils stigmatisent le comportement de leurs paroissiens à propos de la dîme et demandent aux autorités de trouver une solution amiable qui éviterait un “procès préjudiciable à la bonne entente” dans la paroisse.

À Pers et à Jussy, on avait trouvé une astuce pour frauder sur la dîme, au grand dam du clergé

On apprend ainsi que la cote des céréales est différente selon qu’il reste ou non des épis épars, hors gerbes, dans les champs moissonnés : il est donc avantageux pour le cultivateur de laisser des épis épars dans les éteules ! D’autre part, le blé noir (sarrasin), la pesette, les pois, les lentilles, la gesse et le millet ne sont pas soumis à la dîme et, en semant des mélanges subtils de ces graines avec du froment, de l’orge ou du seigle et en jouant habilement sur l’époque des semailles, il est possible de faire échapper ces céréales à la dîme : le cultivateur récolte tout en vrac et tamise les graines après battage pour les séparer, il obtient ainsi des graines de céréales nettes d’impôt ! Les curés reprochent aux cultivateurs d’abuser de ce subterfuge ! Celui de Pers estime que, si on ne prend pas des mesures efficaces contre ces pratiques “les cultivateurs seront en état de donner de mortelles atteintes” à ses droits et il ajoute “l’on a même observé plus d’une fois dans plusieurs paroisses que l’esprit d’une vengeance injuste en a porté plusieurs à le faire au préjudice de leur curé”. Soufflerait-il déjà un vent de révolte qui deviendra un ouragan 26 ans plus tard, c’est à dire en 1792, date d’arrivée de la Révolution en Savoie ?

SOUS LA RÉVOLUTION


De 1789 à 1792, la Savoie faisait partie du royaume de Sardaigne, elle ne connut donc pas le début de la Révolution Française. Dans la nuit du 21 au 22 septembre 1792, elle fut envahie par l’armée française des Alpes, soit environ 15 000 hommes au sein desquels se trouvait la Légion des Allobroges, constituée de Savoyards résidant en France. Les troupes sardes se retirèrent pratiquement sans combattre sur les crêtes des Alpes.

En 1792, la Savoie devient Française et “épouse” la Révolution

L'Assemblée des “Députés des Communes de la Savoye”, appelée encore “Assemblée nationale des Allobroges” se réunit en la cathédrale de Chambéry avant la fin du mois d'octobre et démolit les fondements de l'ancien régime lors des séances des 26 et 27 octobre : suppression des droits souverains de la Maison de Savoie, suppression de la noblesse, suppression des redevances féodales (sans indem-nisation), suppression de la dîme et confiscation des biens du clergé.
Dès le 29 octobre, l'assemblée se dissout après avoir émis le vœu d'un rattachement de la Savoie à la France. À Paris, sur l'intervention de l'abbé Grégoire, la Convention proclame l'annexion de la Savoie qui constitue dès lors le département du Mont-Blanc (Décret du 27 novembre 1792).
À Pers et à Jussy, on élit des conseillers municipaux. On ne connaît pas très bien le déroulement des opérations à Jussy mais, à Pers, c’est Blaise Constantin dit “Refond” qui est élu maire. Dès le 22 décembre 1792, pour appliquer la loi française sur la confiscation des biens du clergé, une délégation du conseil municipal, maire en tête, se rend au presbytère accompagné d’un greffier (revoir à ce propos nos bulletins n°10 et 11 et notre site internet).

Le clergé local est confronté à l’anticléricalisme révolutionnaire mais le curé de Pers et son vicaire prêtent  serment à la constitution

En présence du curé de Pers, Guillaume Sarmier, ils font l’inventaire des biens fonciers, des “meubles, effets et ustensiles” ainsi que des revenus de la cure. Au préalable, le curé avait prêté serment entre les mains du maire de dire la vérité et de ne rien cacher.
Au titre des biens fonciers, la cure de Pers possède des terrains, l’église, le cimetière, le presbytère et ses dépendances. Si on mettait en location les biens en question - sauf l’église, le cimetière, le presbytère et ses dépendances - on en tirerait un revenu annuel de 160 livres*. En outre, la cure tire des revenus de fondations et de rentes. Au total, les revenus annuels des biens du clergé de la paroisse de Pers s’élèvent à 317 livres, 1 sol et 7 deniers.
* Il fallait 20 sols (sous) pour faire une livre et 12 deniers pour faire un sol.
Il est également procédé à l’inventaire des meubles du presbytère, de l’église et de la sacristie, des ornements sacerdotaux, des registres paroissiaux, des missels, vases sacrés et objets divers nécessaires au culte.
En vertu des lois de la République française, les biens du clergé deviennent possession communale mais les biens fonciers sont vendus comme “biens nationaux”. En contrepartie, le clergé sera rétribué par la puissance publique.
Par la suite, le curé Sarmier et son vicaire, Pierre-Joseph Plantaz, ont prêté le premier serment de fidélité à la constitution. De ce fait, ils sont devenus des prêtres constitutionnels - parfois qualifiés de “jureurs” - par opposition aux “prêtres réfractaires” qui refusèrent le serment et durent se cacher pour éviter l’arrestation. On sait que le curé de Jussy, le Rd Bidal, refusa de prêter serment.
 
La révolution se radicalise, les prêtres de Pers et Jussy sont arrêtés ou émigrent

Assez rapidement, la ligne anti-catholique de la Convention se radicalisa et on exigea des prêtres constitutionnels un nouveau serment, beaucoup plus contraignant, que le curé Sarmier et son vicaire refusèrent de signer. Le curé Sarmier fut arrêté le 3 juin 1793 et emprisonné à Carouge. Relâché en 1794, il se retira à La Muraz, chez sa mère, et y mourut en 1810. On ne sait pas trop ce qui est arrivé au vicaire jusqu’à son décès survenu un an après à Arâches. Quant au Rd Bidal, curé de Jussy, il partit pour Genève avec un passeport en règle et émigra à Lausanne.
Pendant ce temps, à Pers, l’église est désaffectée; le clocher  est détruit et les cloches jetées au sol.
Pendant près de 10 ans, jusqu’en 1803, il n’y aura plus de curé ni à Pers ni à Jussy. Le culte fut cependant tant bien que mal assuré, clandestinement, par des prêtres réfractaires ; les ultra-révolutionnaires du lieu, eux-mêmes, fermaient plus ou moins les yeux.
En 1801, après la signature d’un concordat entre Bonaparte, premier consul, et le pape Pie VII, la répression anti-catholique cesse. Il faut cependant attendre 1803 pour voir, à nouveau, un curé à l’église.

1803-1820 : LE CURÉ PELLARIN “GÈRE” LA FUSION DE PERS ET JUSSY


Après le rétablissement officiel du culte catholique en 1803, la paroisse de Jussy est supprimée par les autorités diocésaines et annexée à celle de Pers. À la tête de la nouvelle paroisse de Pers et Jussy, l’évêque nomme le Révérend Claude Pellarin (1759-1820) qui, avant la Révolution, était curé de Vallorcine.
Les conseillers municipaux de Pers qui, sous la Révolution, avait acquis le presbytère de Pers pour la somme de 1.200 livres, en font restitution mais cette rétrocession est accompagnée de conditions qui seront à l’origine de “bisbilles” futures.

À Jussy : le baron de Cevins fait de la résistance !

Le Rd Pellarin ne deviendra curé de Pers-Jussy qu’à la création de cette nouvelle commune par fusion de Pers et de Jussy, au début de la Restauration sarde.
Ces fusions de paroisses puis de communes ne se sont pas faites sans grincements de dents. Les “irrédentistes” de Jussy avaient à leur tête le baron de Cevins, farouche adversaire de l’annexion par Pers de son fief natal. En faisant du mauvais esprit, on pourrait suggérer que ce grand propriétaire terrien de Jussy avait “barre” sur ses fermiers : dans une commune de Jussy maintenue, il aurait pu imposer sa volonté au conseil communal. Dans la vaste commune de Pers-Jussy, une telle ambition devenait difficile pour lui. Est-ce à cause de l’influence du baron que, pendant très longtemps, les Jussiens ont affiché majoritairement des opinions très “droitières” qui leur valurent, plus tard, d’être qualifiés de “rats blancs” (par opposition aux “rats rouges” majoritaires, eux, dans certains hameaux de Pers) ?
Dans une lettre de protestation aux autorités provin-ciales, le baron de Cevins écrit notamment : “Notre paroisse [a] été réunie à Pers contre les principes du bon sens plutôt qu’à Reignier, vu l’enclavement de sa surface et la proximité du bourg par une bonne route bien entretenue”.
Quand on  entreprit la destruction de l’église de Jussy, le baron entra dans une grande fureur, écrivit aux Autorités et fit pétitionner ses concitoyens. Dans ses lettres, il évoque “les avanies que subissent jusque dans l’église de Pers les paroissiens de Jussy”. Il affirme que “les habitants de Jussy espéraient pouvoir ériger en chapelle leur ancienne église si [le curé] de Pers n’avait eu le sacrilège désir de la démolir, s’étant permis même de monter sur le toit et de découvrir de sa main la maison de Dieu et de faire emporter les tuiles sur son presbytère de Pers”. Le curé de Pers avait pour but, écrit-il, de “provoquer la vente du lieu sacré sans égard aux droits des tiers qui y avaient des chapelles”.
D’après les écrits du baron, la vente de l’église, du cimetière et d’une chambre consulaire dans le presbytère “a fourni la somme de 800 francs qui furent pris par l’administration de Pers”. Cette dernière “en plus, emporta notre cloche de trois quintaux puis s’empara des vases sacrés... et de quatre ornements qui étaient la propriété d’une famille de Jussy qui les avait prêtés à titre précaire... La même administration fit vendre deux tilleuls énormes du cimetière”,  etc.

À Pers, on grogne aussi, mais on reconstruit le clocher

Ces protestations furent sans effet mais, pendant de nombreuses années, subsista à Jussy une certaine animosité contre “les gens de Pers”.
La fusion de Pers et Jussy ne fut pas la seule source de tensions dans la nouvelle paroisse. Les habitants de Pers qui, sous la Révolution, avaient acquis puis restitué le presbytère commençaient à trouver que le curé ne respectait pas les conditions de la rétrocession
et évoquaient l’idée d’un procès contre leur pasteur
À l’actif du curé Pellarin, en 1815, il faut mettre la reconstruction du clocher de l’église, détruit sous la Révolution. Le Rd Pellarin est décédé à Pers-Jussy le 17/02/1820.

1820-1825 : UN INTERIM DE COURTE DURÉE POUR LE CURÉ BERTHOD


Le Rd Pellarin eut pour successeur le Rd Joseph Berthod (1778 -1852), natif de Rumilly, ancien vicaire de Vétraz. Il devint curé de Pers-Jussy en mars 1820 mais il n’y resta pas suffisamment pour avoir le temps de se fâcher avec ses paroissiens ! Il fut remplacé par l’abbé Chevallay.

1825-1875 : À PERS-JUSSY, LA VIE DU CURÉ CHEVALLAY  
NE FUT PAS UN LONG FLEUVE TRANQUILLE


Antoine Chevallay (1790-1875), natif de Bernex, était curé de Seynod quand, en 1825, il fut affecté à Pers-Jussy, en remplacement de l’abbé Berthod, nommé curé de Villy-le-Pelloux. Il restera à la tête de la paroisse jusqu’à sa mort en 1875 et fut le second prêtre à avoir exercé son ministère à la cure de Pers pendant un demi-siècle (après J. Constantin de Moussy). Sa vie à Pers-Jussy ne fut pas “un long fleuve tranquille”. Afin d’aplanir le différend qui l’opposait à la commune à propos de la restitution du presbytère, il s’était obligé à l’entretien d’un vicaire sur ses propres deniers. Cependant, le désaccord avec les autorités municipales (pourtant catholiques “bon teint”) devait resurgir assez vite.

En 1831 commence une série de procès entre le curé et la commune

La commune lui intenta donc un procès en 1831 mais elle fut déboutée. Quand, vers 1850, on commença à évoquer le remplacement de l’ancienne église (voir nos articles historiques dans les bulletins municipaux de 1996 et 2004 ainsi que notre site internet), il y eut de nouvelles frictions. On se livra à une partie de “billard à trois bandes” entre le curé, le conseil communal et le conseil de fabrique (assemblée de paroissiens chargée de la gestion des biens de l’église) : les trois camps mutiplièrent les occasions de controverses à propos de l’emplacement du nouvel édifice, des coûts de construction, etc...  En ce qui concerne l’emplacement, le curé fit pencher la balance vers sa solution grâce à un argument imparable : il offrait de payer de ses propres denier le terrain où devait s’élever le nouvel édifice.

La construction de la nouvelle église est à l’origne d’autres bisbilles

Après l’achèvement des travaux (date figurant sur l’église : 1854, date d’inauguration : 1856), il y eut encore une longue période de frictions plus ou moins vives entre les mêmes protagonistes, à propos des bancs de l’église, des stalles, de la table de communion, du dallage, des vitraux et des tribunes !
La situation avait à peine eu le temps de se détendre quand, en 1860, le curé fut visé par un nouveau procès intenté par la commune qui se prétendait propriétaire de la cure à la suite des décisions prises lors de la Révolution. Un nouvelle fois, la commune perdit son procès et elle dut même prendre la charge l’entretien du vicaire.
Un troisième procès à propos du presbytère fut intenté en 1874, après l’Annexion et, surtout, après la proclamation de la 3e République. Le  jugement qui intervint déclara le curé propriétaire du presbytère mais déchargea la commune, pour l’avenir, du traitement du vicaire, contraignant en outre le curé à restituer à la commune les sommes versées à cet effet depuis 1860.
Pour en terminer avec les “bisbilles” opposant le curé Chevallay à ses paroissiens, il faut encore signaler que ce pauvre homme eut, durant son rectorat, “une foule d’ennuis causés par  une personne à son service, mais étrangère au culte, dont les démêlés amenèrent des désordres qui valurent de la prison à leurs auteurs” (notes du curé Bouvard).

Rétorsion posthume envers des paroissiens ingrats ?
Dans son testament, le curé Chevallay ne laisse aucune fondation à la paroisse


À sa mort, en 1875, contrairement à l’usage après un aussi long ministère, le Rd Chevallay ne laissa aucune fondation à sa paroisse. Était-ce un acte de rancune envers des paroissiens ingrats ? Il légua son principal bien foncier personnel à l’évêque d’Annecy, Mgr Magnin : une propriété située à Grange-Gros, aux confins de Reignier et La Muraz. Par la suite, l’évêque légua Grange-Gros à la Bourse des pauvres clercs, mais ce bien foncier fut vendu le 7 décembre 1905 à M. Alexis Dumont pour le prix de 29.000 francs malgré une revendication de l’administration des domaines qui se solda par un échec (d’après les notes de l’abbé Bouloz et du curé Bouvard).

EN 1875, LE CURÉ BRASIER EST FRAÎCHEMENT ACCUEILLI À PERS-JUSSY


Le ministère du curé Brasier commence par des bisbilles avec ses paroissiens

L’abbé Pierre-Henri Brasier n’avait pas vraiment le "profil" d'un curé de campagne.C’était un bureaucrate qui exerçait les fonctions d’aumônier-secrétaire auprès de Mgr Magnin, évêque d’Annecy. Il avait cependant deux qualités qui auraient dû séduire les Pers-Jussiens : il était originaire de La Roche et maîtrisait parfaitement le patois. C’était par ailleurs un homme plein d'humour qui n’hésitait pas à faire des mots d’esprit en patois. Notre regretté président d’honneur, Maurice Rosset, a recueilli quelques savoureuses anecdotes à son sujet (voir bulletin n°16 et notre site internet à la rubrique “humour”). Malgré ces aspects positifs, l’abbé Brasier fut mal accueilli par les paroissiens de Pers-jussy qui avaient un autre candidat : le conseil communal et le conseil de fabrique avaient proposé la candidature de l’abbé Gojon, vicaire de la paroisse. Cependant l’évêque n’était pas homme à céder un pouce de son autorité : ce serait l’abbé Brasier. Pour montrer son mécontentement, le Conseil de Fabrique refusa de procéder à l’installation du Rd Brasier. Plus tard, quand le conseil revint sur sa décision, le curé Brasier répondit que l'installation n’était pas nécessaire. Ambiance! 
L'abbé Brasier eut également à payer, de ses propres deniers, une grande partie des frais de procédure suite au procès opposant le curé et la commune à propos du presbytère (voir le bulletin précédent).
Malgré tous ces tiraillements, les relations s'améliorèrent progressivement entre les paroissiens et leur pasteur. Une mission donnée en 1877 par les Missionnaires de Saint-François d’Annecy, obtint un grand succès et, à cette occasion, une somme d’un millier de francs fut réunie par une souscription : elle fut consacrée à l’achat d’un magnifique ostensoir et d’une pyxide en souvenir de la mission

Réconcilié avec ses paroissiens, le curé Brasier affronte les "hussards noirs de la République

À peine était-il réconcilié avec ses paroissiens que le curé Brasier dut affronter une nouvelle "tempête". En 1881, sous l'impulsion de Jules Ferry, ministre de l'instruction publique, le parlement français vote l'instruction obligatoire. C'est l'instruction qui est obligatoire et non la scolarisation, l'instruction peut être donnée dans des établissements privés voire dans les familles. En 1882, le parlement vote la gratuité de l'enseignement primaire. Dans les établissements publics, la loi impose un enseignement laïque1, c'est à dire totalement neutre en matière de religion.
L'application de la loi de 1882 entraîna de violentes controverses entre les adversaires de la loi menés par l'abbé Bouloz, vicaire "de choc" qui n'hésitait pas à intervenir avec énergie les soirs de dépouillement lors des élections municipales. Les partisans de la loi étaient menés par l'instituteur Japhet Naville (voir bulletin n° 22 ou notre site internet), un "hussard noir de la République"2 pur et dur, natif de Pers-Jussy.
Les conseillers municipaux étaient divisés et, à cause de ses réticences à appliquer la loi, le maire Auguste Chambet fut destitué de son mandat en 1883 par le Président de la République, Jules Grévy. On a raconté que la maire fut dénoncé auprès du préfet par Japhet Naville qui était… son propre neveu ! La querelle divisait même les familles !
Une des conséquences de la nouvelle législation fut, en 1885, le départ des institutrices congrégationnistes malgré la protestation de 300 pères de familles qui répliquèrent en ouvrant une souscription ; celle-ci permit d’aménager une école libre à La Crosaz, dans la maison des Constantin dits Borguet. Elle était tenue par des sœurs venues de Chavanod.
Le curé Brasier mourut en 1897. À ce propos, Maurice Rosset nous a naguère confié un de ces “secrets” dont il raffolait : de son vivant, le curé Brasier aurait fait miroiter un legs au clerc de la paroisse (sacristain, sonneur de cloches, etc.), mais, dans le testament, rien de tel... De dépit, le clerc, jusque-là fidèle paroissien, aurait viré à un anticléricalisme virulent. Nous considérons que le décès du frère Maurice nous a délivrés du devoir de discrétion, nous nous abstiendrons cependant de donner le nom du clerc (qui n’a pas eu de descendance) !

REVUE DE PRESSE
Dans “Le Rochois”, hebdomadaire publié autrefois à La Roche, nous avons retrouvé la nécrologie du curé Brasier dont nous avons parlé dans le bulletin n° 57.
 

NÉCROLOGIE
(Le Rochois 4 /02/1897)

Mr l'Abbé Henri Brasier, de La Roche, curé de Pers-Jussy depuis 1875, vient de mourir presque sans maladie, dans le presbytère de cette paroisse .
Il y avait moins de 15 jours qu’il avait assisté aux funérailles de M. l’abbé Lamouille, son ancien professeur au collège royal de La Roche .
Rien ne faisait présager une fin aussi prompte .
Ses obsèques ont eu lieu à Pers-Jussy, au milieu d’un concours  extraordinaire des habitants de la paroisse et de ses amis de La Roche et des communes environnantes, accourus malgré une tempête de neige, pour l’accompagner à sa dernière demeure .
M. l’abbé Brasier était de La Roche. Il avait été successivement vicaire de Sallanches et aumônier  de Mgr Magnin, avant de devenir curé de Pers-Jussy .
Nous adressons à sa famille nos compliments de condoléances .


LE CHEMIN DE CROIX DE L'ABBÉ DELACROIX

Le curé Brasier avait eu quelques petits“problèmes” avec ses paroissiens et de gros différends avec ceux qui s'étaient éloignés de l'Église. Son successeur entretiendra de bonnes relations avec ses paroissiens mais aura de ètrs gros différends avec ceux qui s'appelaient eux-mêmes les “républicains” et que leurs adversaires appelaient les “rouges”.
Il fut remplacé par l’abbé Hippolyte Delacroix (1852-1922), natif de Villars-sur-Boëge et jusqu’alors curé de Ville-la-Grand. Dans ses souvenirs publiés dans nos bulletins n° 7, 8 et 9, Augusta Laphin (1899-1998) évoque sobrement cette époque (voir également notre site internet) : elle relate quelques anecdotes à propos du curé Delacroix (qu’elle appelle Lacroix).

1905 : La loi de séparation entre l'Église et l'État

C’est sous son ministère, en 1905, que fut votée la loi de séparation des Églises et de l'État. Elle s'applique aux quatre confessions alors représentées en France : catholicisme, protestantisme luthérien, protestantisme calvinistes et judaïsme. Elle clôture surtout 25 ans de tensions entre la République et l'Église catholique, l'une et l'autre se disputant le magistère moral sur la société. La nouvelle loi met fin au Concordat napoléonien de 1801 qui régissait les rapports entre le gouvernement français et l'Église catholique. Elle proclame la liberté de conscience et garantit le libre exercice des cultes. Elle peut être résumée par la formule : “la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte... ».
La loi a deux conséquences majeures :
– Les ministres des cultes (évêques, prêtres, pasteurs, rabbins...) ne sont plus rémunérés par l'État et celui-ci se désintéresse totalement de leur nomination,
– Les biens détenus précédemment par les Églises deviennent la propriété de l'État mais celui-ci se réserve le droit de les confier gratuitement, pour l'exercice du culte, à des associations cultuelles créées à cet effet par chaque religion.
Les juifs et les protestants font bon accueil à la loi ainsi qu'une partie minoritaire du clergé catholique français mais la majeure partie de la droite catholique s'y oppose violemment. Le Pape Pie X intervient : il s'oppose vivement à tous les termes de la loi et refuse catégoriquement la mise en place des associations cultuelles. 
Les inventaires des biens de l'Eglise suscitent des résistances dans certaines régions françaises. En Haute-Savoie, il y eut des “frictions” dans quelques communes mais, à Pers-Jussy, l’inventaire se passa sans violence : les biens inventoriés étaient à peu près les mêmes que ceux qui avaient été confisqués en 1792, dans des conditions autrement plus violentes (voir à ce propos nos bulletin n°10 et 11 ou notre site internet). En l’absence d’associations cultuelles, refusées par le pape, l'église et le cimetière deviennent propriétés communales. Les autres biens d'église – des terres agricoles principalement – sont confiées  à l'administration des Domaines.
En 1906, un bail de 3 ans est contracté entre les Domaines et le curé : ce dernier garde la jouissance du presbytère moyennant un loyer de 100F par an auxquels il faut ajouter le montant des impôts afférents aux biens loués et l'assurance contre l'incendie (67 F au total). Le bail est renouvelé pour la période 1909-1912 mais, pendant ce laps de temps, l'administration des biens loués passe des Domaines, organisme d'État, au Bureau de bienfaisance (aujourd'hui CCAS) de Pers-Jussy, organisme municipal. C'est donc auprès de Louis Péguet, maire de la commune et président du bureau de bienfaisance, qu'en 1912, le curé dut solliciter le renouvellement du bail. Le bureau de bienfaisance – organisme de secours aux plus démunis – et le maire acceptent le renouvellement mais en portant le loyer à 200F. En contrepartie, les bailleurs prennent à leur charge l'assurance contre l'incendie

Vers 1912, le presbytère passe de la tutelle des domaines à celle du Bureau de bienfaisance, présidé par le maire

Le curé trouve ce loyer trop élevé. Le maire est prêt à l'abaisser jusqu'à 150F mais la commission du bureau de bienfaisance ne veut pas descendre au-dessous de 180F , elle propose toutefois de prendre à sa charge les impôts fonciers et l'assurance. Le curé “renacle” et en réfère à l'évêché qui pousse le curé à l'intransigeance et fait planer une menace d'abandon de la paroisse par le curé.
Le Bureau de bienfaisance, encouragé par le maire, fait une  “ultime” concession en novembre 1912 : il ramène le loyer à 150F. Le curé consulte l'évêché : l’évêque, fortement influencé par son vicaire général, l'abbé Cusin, connu pour sa rigidité, pousse le curé à la fermeté et à demander de nouvelles concessions. Le bureau de bienfaisance et le maire refusent et la situation est bloquée.
Mettant sa menace à exécution, l’évêque ordonne le départ du curé : le dimanche 19 janvier 1913, l'abbé Delacroix dit sa dernière messe basse (le vicaire était parti quelques jours auparavant) et lit la lettre de l’évêque supprimant le culte dans la paroisse. Les curés des paroisses voisines sont chargés de l’exercice du culte..
À propos du départ du curé en 1913, Augusta Laphin dit : “Le curé Lacroix, il est parti. On était sans curé... Le dimanche après [son départ], on a été à la messe à Cornier, il était dans le tambour pour voir tous ses enfants de Pers-Jussy. On était gêné, on ne lui a rien dit mais il avait les larmes aux yeux. On aurait dû lui dire quelque chose, ça lui aurait fait plaisir”... Elle nous confirme également qu’à la gare de Pers-Jussy-Chevrier, le chef de gare avait adapté aux circonstances son annonce aux voyageurs. À l’arrivée des trains, il arpentait le quai en criant à tue-tête : “Pers-Jussy-Chevrier sans curé”.
Les hebdomadaires locaux de l’époque s’emparent du sujet : “La Croix de la Haute-Savoie” d’un côté et “Le Progrès de la Haute-Savoie” de l’autre, sont à l’affût des événements pour en tirer des conclusions diamétralement opposées. Des deux côtés, les articles sont parfois d’une violence à côté de laquelle celle de certains journaux d’aujourd’hui nous paraît bien mièvre. Exemple : à “La Croix”, on compte les présents aux obsèques civiles pour démontrer qu’elles n’ont pas rassemblé autant de monde que ce que prétend le “Progrès”. Celui-ci, de son côté, dénonce les “mesquineries” dont font preuve certains prêtres des paroisses environnantes pour assurer le service des obsèques religieuses aux paroissiens de Pers-Jussy.
À Pers-Jussy même, un auteur  anonyme qui signe “Un républicain” publie un libelle imprimé où il expose le point de vue des anticléricaux. Aujourd'hui, on en trouve encore çà et là quelques exemplaires conservés dans certaines familles mais on ne l’évoque qu’avec discrétion, comme s'il sentait le soufre. J’ai eu l'occasion de lire ce pamphlet : à nos yeux de citoyens des XXe et XXIe siècle, qui en ont vu d'autres, il n’y a pas de vraiment de quoi “fouetter un chat” même si on peut reprocher à l'auteur de terminer son texte par des accusations ciblées contre des citoyens de Pers-Jussy alors que lui-même se réfugie dans l'anonymat. Le principal mérite de ce document est d'aider à la reconstitution de la chaude ambiance qui régnait alors à Pers-Jussy !
Il fallut attendre 1917 pour voir le rétablissement du culte à Pers-Jussy avec la nomination d’un curé, l'abbé Jean Blanc, qui, par sa bonhomie et sa “diplomatie”, sut ramener un peu de sérénité dans les relations entre Pers-jussiens, croyants ou non-croyants, pratiquants ou non-pratiquants. En 1923, grâce à une solide contribution financière du curé Blanc, une association paroissiale racheta le presbytère à la commune : le temps des “bisbilles” était révolu. En 1972, cette bâtisse fut revendue par la paroisse et le produit de la vente servit à la construction du nouveau presbytère et de la salle paroissiale.
A.D.

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