PERS-JUSSY VU PAR HENRI DE ZIEGLER

Article paru dans le bulletin n° 8

Dans le  bulletin n° 7, Joseph Deshusses a longuement évoqué l’écrivain suisse Henri De Ziegler qui, pendant de nombreuses années, a passé ses vacances à Pers-Jussy.
De Ziegler situe l’action de son roman “La Véga”, écrit en 1927, dans une commune savoyarde qu’il appelle Épineuse. Point n’est besoin d’être détective pour y reconnaître Pers-Jussy.
Nous avons extrait quelques passages qui nous paraissent intéressants.

LE BUREAU DE TABAC

Le narrateur se rend souvent au chef-lieu de Pers (qu’il appelle Cerdans). Il va y acheter ses cigarettes dans un bureau de tabac qui, à l’époque, était situé derrière l’église. Les deux personnes décrites ont réellement existé.
La buraliste de Cerdans s’appelle Mme Duchâble, mais dans ce pays où chacun possède un surnom, elle est connue à plus d’une lieue à la ronde (étant également sage-femme) sous celui de Picolta.
Le bureau est tout au bout d’une ruelle, invisible de la route et précédé d’un petit jardin de curé [...]. La Picolta est  chez elle, qui vient d’arriver : elle a son chapeau sur la tête, une capote à brides d’un âge qu’on ne peut définir. Elle s’entretient avec la Gazoillon, marchande d’œufs et de légumes, “coquetière”, aussi ronde et pesante qu’elle même est légère et menue, et qui arbore une perruque comme on n’en peut voir qu’en ce hameau, sans doute : on dirait du crin végétal...





Le bureau  de la Picolta est aujourd'ui une pimpante maison

DIMANCHE

Un dimanche, le narrateur est allé à la messe. Il décrit les coutumes des paroissiens avec une certaine ironie hautaine de citadin condescendant.

L’église est un grand vaisseau tout blanc où votre haleine fume. Il y a des drapeaux aux parois, enrichis de lettres d’or, il y en a d’autres petits, en éventail derrière une Jeanne d’Arc de cire au naturel, en armure de papier d’étain. Des roses d’étamine rose sont au sec dans des vases de métal blanc sur le maître autel de bois verni, jouant le marbre. Et les cierges ont un petit halo.
Les femmes occupent déjà presque tous les bancs. Chamoux, quelques autres vont s’asseoir à droite. Mais les hommes, pour la plupart, demeu-rent debout tassés près de la porte. Le prêtre commence tout juste à orémuser que Gambille, à côté de moi, me tire par le pan de ma veste. Mes voisins, un à un sont déjà sortis de l’église. Je l’avais oublié, il faut bien se conformer à l’usage...
A l’auberge, chez Maréchal , il n’y a plus un tabouret de libre. Des images, comme à côté, mais de saints laïques : Joffre, Thiers, Sadi Carnot, endeuillé de sa barbe noire, comme un Christ byzantin. Puis l’escalier sym-bolique des “âges de la vie”. Quarante pipes n’arrêtent plus d’encenser...
Des verres épais s’alignaient d’avance sur les tables. D’une pinte à large col, on y verse un vin blanc si cru qu’à l’instant l’estomac s’en paralyse. On se tient là au coude à coude, au chaud. La vie est bonne. C’est dimanche... On se gêne encore de patoiser trop haut, car on est censément à l’office... Une deu-xième tournée... une troisième... Mais à présent, il faut qu’on se dépêche :
- Hardi, vient dire le Mimile-à-Marcet, mis prudemment en sentinelle, il va commencer le sermon... La messe est bonne...
Aussitôt, vaste brouhaha, toute cette milice de Dieu mobilise...
Et les chants ont repris. L’abbé Mestral n’en avait pas trop long à dire.
Drôle de paroissiens tout de même, on ne leur demanderait que de chanter juste !


UN VILLAGE QUI MEURT

La guerre de 14-18 et l’exode rural ont eu des effets ravageurs dans toute la commune.  Mais le village le plus dépeuplé fut sans doute le Beule qu’Henri de Ziegler décrit sous le nom de Véry.

... Je continuais de marcher pensivement, droit devant moi, dans la direction de Véry .
Il y eut là, jadis, tout un petit village. Il en reste aujourd’hui quatre, cinq maisons tout au plus. Des chaumières. Les autres, dans ces vergers, ce n’est plus que de la pierraille. Les habitants ont émigré. Des familles se sont éteintes. Un soir, on a couvert le dernier feu. La clef, pour la dernière fois a crié dans la serrure. Sur ces foyers où rien ne respire, le temps agit avec une incroyable rapidité. La demeure ne survit guère à son veuvage. Elle est comme ces bœufs de labour qui se laissent périr après la mort de leur compagnon. En quinze ans, et moins, quelquefois, cette ruine est consommée. Le toit crève sous la pluie et s’écroule sous la neige.
On voit partout de ces masures dans le pays. Nulle part tant qu’au long de ce chemin qui grimpe vers les sapinières. L’été, ces murs sont à demi cachés par les ronces, par les orties. Un volubilis s’y enroule autour d’un barreau délité. Maintenant rien ne les dissimule. Gris, dans la nuit qui vient, d’un gris terreux de cadavre, ils étalent leur désolante nudité.


VACANCES AU CREUX DE CHEVRIER
DANS LES ANNÉES TRENTE


Article paru dans le bulletin n° 37

Notre bulletin évoque très souvent les séjours à Chevrier avant la guerre de 1940 de Henri de Ziegler et de sa famille. Je vais essayer d’apporter ma contribution à cette évocation, puisque, né au début des années trente dans la maison familiale sise au lieu dit “le creux”, j’y ai passé toutes les vacances scolaires pendant les années qui ont précédé la guerre et j’ai été le compagnon de jeux des enfants de Ziegler. En témoigne cette photo prise pendant l’année 1936 ou 1937 où l’on peut reconnaître de gauche à droite : Michel Pinochet, Jean-René, Madeleine et François de Ziegler, leur cousin Alexandre, Jean Naville et Jacques Pinochet.

A vrai dire, je ne conserve pas un souvenir précis de nos activités. Elles comportaient de fréquentes promenades dans les bois et dans les communaux à la recherche de cyclamens ou de champignons mais aussi de nombreuses séances d’escalade sur la Pierre aux corbeaux ou sur la Pierre longue. Nous allions aussi jouer dans le ruisseau où nous avions aménagé de petits bassins pour accueillir une flottille de bateaux que nous avions fabriqués nous mêmes avec les moyens du bord. Nos digues étaient si bien faites qu’elles constituaient un véritable barrage empêchant l’eau de s’écouler vers l’aval. Cela avait déclenché la colère de M. Bertholet, le minotier de Lasnelaz, qui avait détruit nos installations à grands coups de pioche, à notre grand désespoir.

Je garde en revanche un souvenir très précis de la célébration de la fête nationale suisse, le 1er août. Pendant les quelques jours précédents, nous avions été dans les bois faire provision de bois mort pour alimenter notre bûcher en prenant soin de ramener aussi quelques branches de genièvre toujours très utiles pour bien faire partir le feu. Nous entassions notre bois près du petit rocher, point culminant d’une butte qui a disparu et qui se trouvait là où est maintenant édifiée la maison de M. et Mme Grégoris. Notre feu était allumé à la tombée de la nuit et pendant une heure ou deux nous étions très occupés à découvrir et à compter les autres feux qui s’allumaient sur les pentes du Salève et des Voirons, lieux déjà privilégiés par les Genevois pour leurs résidences secondaires. Lorsque notre feu commençait à s’éteindre M. de Ziegler s’éloignait jusqu’à la Pierre aux moustiques pour allumer des feux de Bengale rouges et verts. C’était l’apothéose de notre célébration et j’en conserve un souvenir encore émerveillé. Je dois avouer que je n’avais encore jamais assisté à un feu d’artifice.
Jacques PINOCHET

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