ENTRETIEN AVEC AUGUSTA LAPHIN

DOYENNE DE PERS-JUSSY
Article paru dans les bulletin n° 7,8 et 9

A l'automne 1996, un élève du un élève du CM2 de l'école du chef-lieu avait interviewé Augusta Laphin, âgée alors de 97 ans, qui demeurait aux Pittet. Elle y racontait son enfance et son adolescence. C'est un excellent témoignage sur le vie d'une famille pauvre à Pers-Jussy avant la guere de 1914-1918
L'entretien avait eté filmé sur bande vidéo et enregistré. Nous l'avons ensuite transcrit par écrit et publié dans les bulletins n° 7, 8 et 9. Ce sont ces textes que nous reproduisons ci-après.
Depuis, hélas, Augusta Laphin nous a quittés en 1998, dix mois avant d'atteindre 100 ans!

Augusta Laphin en 1997, à l'âge de 98 ans


  NOËLS D'AUTREFOIS

Je pense à Chalande des autrefois. On allait se coucher de bonne heure le soir de Noël parce qu'ils nous disaient que le Denni, on appelait ça le Denni, ne viendrait pas si on ne dormait pas. On serrait les yeux tout ce qu'on pouvait pour dormir et qu'il ne nous voie pas les yeux ouverts. Et puis on s'endormait quand même.
Alors, le lendemain matin, d'abord réveillés, on allait voir dans le four, dans nos bottes, dans nos chaussures. Il y avait une pomme, des noisettes, des noix et puis des carrés de chocolat, une plaque de chocolat coupée en morceaux, du chocolat Suchard en barres coupées en morceaux... on avait chacun un morceau. C'était notre Denni. Alors, on n'était pas content. J'ai dit : "Je sais bien qu'on en a des pommes, c'est les mêmes pommes que chez nous". Ah ! on n'était pas content. Des fois, quelques bonbons. Et l'orange, c'était une orange pour toute la famille, on se partageait les côtes.

Après, on allait voir ce que les voisins avaient eu. On prenait nos échasses, le papa nous avait fait des échasses. On est tellement leste, quand on est jeune. Elles étaient encore bien hautes, alors quand il y avait de la neige, on marchait en échasses d'une maison à l'autre, je m'en rappelle bien de ça. Et puis il y avait la luge, je n'ai jamais été beaucoup en luge, moi c'était les échasses. Je ne tombais pas, j'étais légère, maigre, petite. J'allais toujours en échasses. Je descendais en échasses pour aller chez Joset, chez les Pittet. Il y avait toujours plus chez les autres que chez nous. On était tout enragé : "C'est pas juste! C'est pas juste!". Parce qu'il portait des jouets là-bas...
Alors, la maman disait : "Il m'a dit qu'il n'avait pas assez mais qu'il repasserait, qu'il repasserait pour une tournée". Des fois, la semaine d'après, si la maman avait quelques sous, qu'elle ait eu le temps d'acheter un cornet de bonbons, elle s'arrangeait pour dire que le Denni avait repassé. Ah! On n'était pas gâté! Jamais eu un jouet ! Il n'y avait pas de jouets, que des choses utiles... quand on en avait !
Papa disait qu'il fallait donner à manger à l'âne parce qu'il était fatigué, alors devant la porte on mettait du foin, de l'avoine. Le matin, on retrouvait quelques crottes. On préparait bien à manger pour l'âne...
Quand on a été plus grand, on descendait à Pers à la messe de minuit. On allait d'abord se réchauffer chez Jean au Damet, on passait la veillée là-bas, bien au chaud. Des fois on faisait un réveillon ici, les Pittet venaient chez nous et on partait de là, des fois on partait de chez Pittet.... Il y avait du beurre, des fois ils faisaient des rissoles pour la veillée. Chacune avait sa spécialité. Bien garnis, on pouvait aller à la messe de minuit.
Après la messe, on remontait. La neige était gelée, ça scintillait partout. Ah ! C'était joli ! Au clair de lune. On avait nos falots tempête...

C'était le Noël des autrefois...
LA VISITE DE L'ÉVÊQUE

J'allais aussi au catéchisme, à Pers. À l'époque c'était le curé Lacroix*. Une fois, je ne sais pas si j'avais été en retard, je ne me souviens pas de ce qu'il y avait eu et monsieur le curé Lacroix m'a fait comme un reproche. Il ne fallait pas me toucher non plus, alors je lui ai dit : "non, madame." Il a ri, il a ri : "Ah ! C'est parce que j'ai une robe, hein ?" Je ne l'avais pas fait pour le vexer mais c'était parti comme ça. Il a cru que je lui avais lancé un fion.
Et puis il y a eu la confirmation. L'abbé avait choisi Louisa Laphin pour apprendre le compliment, parce qu'elle habitait tout près, au Beule. Mais monsieur le curé Lacroix avait une préférence pour moi. Les autres étaient jaloux, ils me disaient : "Tu es le Bon Dieu au curé ! Tu es le Bon Dieu au curé !" C'est moi qu'il a choisie. C'était midi et il fallait apprendre le compliment pour l'après-midi. J'apprenais très vite à ce temps-là. J'oubliais encore plus vite mais j'apprenais vite. Alors, je suis remontée à la maison en disant : "c'est moi qui fais le compliment à l'évêque, il faut vite que je redescende".
Je n'avais pas le temps de manger. Une voisine m'a dit : "Il faut venir pour toute te friser". Elle m'a mis des bigoudis avec de l'eau sucrée. J'étais en retard et je n'avais pas le texte. L'abbé avait tellement de souci qu'il est venu à ma rencontre. Il est venu jusqu'en haut de chez Chamot. Il m'a fait réciter le compliment tout le long du chemin jusqu'à l'église, c'était le moment !
J'avais deux demoiselles d'honneur, il y avait Hélène Suaton mais l'autre je ne peux pas me rappeler de son nom. Il avait choisi les petites maigres, les plus jeunes. Alors j'ai dit mon compliment. Quand on est jeune, on a le cerveau, on apprend tout de suite, je n'avais pas fait de faute. Ma tante se trouvait à côté de moi, je lui disais marraine, alors la marraine était à côté de sa filleule.

Je ne me rappelle pas le nom de l'évêque. Autrefois quand on recevait l'évêque, c'était pas comme à présent, c'était un branle-bas, il fallait nettoyer les chemins - il y en avait besoin - il fallait cirer les sabots des chevaux. On criait "vive Monseigneur !" tout le long de la route. Et puis, il passait devant la foule qui était devant l'église, il posait une question par ci par là. Ma soeur Hélène se trouvait sur le passage de l'évêque, une année ou deux après, il lui a dit : "Connaissez-vous Abraham ?" - "Ah ! Non ! non, je ne le connais pas !" [rire] Elle n'avait pas été à l'école avec, alors elle ne pouvait pas le connaître ! Il posait des questions, c'était la coutume. Il y en avait qui répondaient bien.
Tous les chevaux étaient bien harnachés, c'était un grand branle-bas quand il y avait l'évêque. C'était pas comme maintenant, c'était fastueux. Maintenant, ils sont simples comme tout, comme un simple prêtre avec une croix. Ah ! il y a eu bien du changement. Ça je m'en souviens...

Le curé Lacroix, il est parti. On était sans curé**... Quand on arrivait à la gare, l'employé criait : "Pers-Jussy-Chevrier sans curé".
Le dimanche après, on a été à la messe à Cornier, il était dans le tambour pour voir tous ses enfants de Pers-Jussy. On était gêné, on ne lui a rien dit mais il avait les larmes aux yeux. On aurait dû lui dire quelque chose, ça lui aurait fait plaisir. Après c'est le curé Jean Blanc qui est descendu de La Chapelle-Rambaud.

 *     En fait, ce curé s'appelait Delacroix
**     Augusta laphin fait allusion à un conflit entre la municipalité "rouge" et l'évêché.
En représailles,  l'évêque avait carrément privé la paroisse de son curé.

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