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En avril 1859 le
"Regimente Savoia Cavalleria", dans lequel sert le
pers-jussien Jean Naville, part pour la guerre. Ce soldat
entreprend alors d'écrire un véritable
"journal de bord" qui a été conservé
dans sa famille. Certains de ses descendants qui habitent
aujourd'hui les uns à Pers-Jussy, les autres à
Lyon nous en ont transmis une photocopie. Nous les en
remercions.L'exploitation de ce précieux document n'a
pas été facile car l'orthographe de Jean
Naville est quasi-phonétique et la ponctuation
pratiquement absente : il faut lire son texte à haute
voix pour le comprendre. Nous avons renoncé à
en publier une transcription intégrale dont la
lecture aurait été difficille.
Nous avons donc conservé tout ce qui nous paraissait
parfaitement intelligible mais éliminé les
redondances et paraphrasé ce qui ne nous semblait pas
clairement exprimé. Nous avons cependant
essayé de ne pas trahir l'auteur. Bien entendu, nous
tenons la transcription intégrale du texte original
à la disposition de ceux qui voudraient la lire.
Nous attirons l'attention des lecteurs sur le fait qu'il
s'agit d'un document exceptionnel qui nous livre, au jour le
jour, les impressions d'un soldat en campagne. A ce propos,
Jean Naville donne l'impression - mais peut-être
est-ce de la modestie - d'avoir été plus
spectateur qu'acteur. Il fait un peu penser à Fabrice
Del Dongo à la bataille de Waterloo dans la
"Chartreuse de Parme" de Stendhal.
LE RÉCIT DE JEAN
NAVILLE
La première
bataille que j'ai vécue, a eu lieu le 28 avril 1859
à Vercelli, dans le Piémont, je n'ai vu que
quelques blessés et quelques prisonniers.
Ensuite, on nous a emmenés, tant hommes que chevaux,
à Casale par le chemin de fer. En arrivant à
Casale, il nous manque un cheval, qui avait
"échappé du chemin de fer". On a fait jouer le
télégraphe le même soir pour savoir si
ce cheval avait été embarqué. On nous a
répondu à l'instant qu'on n'en avait aucune
connaissance mais le lendemain on l'a retrouvé dans
les rizières.
Nous sommes partis pour Ville Neuve (?) où l'on a
campé quelques jours a côté d'une jolie
rivière dans une espèce de marais. De
là, nous sommes partis un soir par Frossano (?) sous
une pluie extraordinaire et nous y nous avons campé
dans un champ.
Le 18 mai au soir, alors qu'on se reposait un peu,
logés dans des écuries sur un peu de paille,
vers les 11 heures, on entend crier aux armes : voilà
que tout le monde était en l'air, on croyait que
l'ennemi arrivait. Tout le monde s'est enfui autant soldats
que bourgeois mais c'était une fausse alerte.
Ensuite, nous somme allés à Confienza
où nous sommes arrivés vers minuit. Nous avons
eu pour lit la plus grande rue du pays et, après
avoir attaché les chevaux aux voitures, on n'avait
même plus de place pour s'asseoir.
Les premiers combats
Le 1er juin, il y a eu
lieu la bataille. Après les combats
précédents, l'ennemi s'était enfui
jusque dans ces pays qui formaient la nouvelle ligne de la
bataille : Confienza, Palestro et Cacina Grande (?). On
campait dans un champ avec le parc d'artillerie et les
balles des fusils ennemis traversaient ce parc d'artillerie
: on était à peu près sous le feu. On
nous a fait reculer un peu pour nous faire camper à
côté du cimetière du pays. Sur le soir
du 1er juin j'ai vu les premiers blessés : la
première chose que j'ai vue c'est deux jambes gauches
enveloppées dans un peu de foin, ce qui
assurément me touchait le coeur car en voilà
déja deux de mes frères d'armes avec la jambe
coupée en dessus du genou. Un moment après,
les blessés arrivaient en masse et on a occupé
les paysans à aller ramasser nos blessés avec
leurs chars. En un instant, on en a rempli l'église
et bien d'autres maisons que je n'ai pas été
voir car j'en voyais bien assez là où je me
trouvais. Tous ces Messieurs les docteurs avaient de quoi
s'occuper : on travaillait comme des bouchers sur un animal
pour arracher des balles et pour couper des bras et des
jambes.
Peu après, onze de ces blessés ont
donné leur dernier soupir. Quant aux morts
restés sur le terrain, on les a enterrés sur
place. Ces onze que j'ai vu mourir, on les a portés
au cimetière ; on n'a pu les enterrer le soir
même, on les a mis là en file jusqu'au matin.
De Vercelli à Milan en
passant par Magenta
Les localités
traversées par Jean Naville n'ont pas
été toutes représentées faute
d'avoir été identifiées avec
précision.
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Le 2 juin, partis pour
Granossi (?), Pagliacio (?), Novara, Caravezano (?) et
Galliate. Arrivés à Galliate le 3 au soir,
repartis le 4. Nous avons passé la frontière
qui est le Tessin, pour traverser Turbigo, Gasti (?),
Buscate (?), Vruno (?) et arriver à Marcallo.
La bataille de Magenta
Le 5, nous sommes
repartis pour Magenta. Là, une grande bataille a
été "donnée" le 5 juin par les
Francais. Le feu a commencé à 7 heures du
matin. L'ennemi a été trouvé par les
zouaves qui, je vous assure, sont de très bons
guerriers. Ces bons et vaillants soldats n'avaient aucune
pièce de canon et l'ennemi "était en
quantité plus en forces". Sans artillerie, ces braves
francais ne pouvaient avancer, ils ont reculé 3 fois
et il en est péri une grande quantité. Mais
ces vaillants et bons soldats francais ne perdent point
courage, les zouaves (2) se trouvent encore en tête en
disant : "jamais bon soldat francais n'a reculé en
avant". Tous "plus enragés pour la gloire de nos
alliés", ils tirent encore quelques coups de fusil et
chargent à la baïonnette. L'ennemi a
été obligé de s'enfuir après un
long combat mais quel massacre ! Au cours des reculades
qu'il nous avait imposées, l'ennemi nous avait pris
huit de nos chars de bagages. Les zouaves les ont repris et
ont pris aussi huit pièces de canon en chargeant
à la baïonnette. Ils ont fait une très
grande quantité de prisonniers.
Où la bataille a été la plus furieuse,
c'est dans le pays de Confienza vu que nos adversaires
étaient retranchés dans des maisons, cependant
les zouaves sont allés les "enfiler" dans les
chambres. Après, il fallait voir ces cadavres
étendus et tout défigurés. Nous avons
nos propres boucheries pour la troupe : on y tue 27 à
28 boeufs chaque jour mais on n'y a jamais vu autant de sang
versé. Il faut dire que les Autrichiens en avaient
fait autant.
Pendant la bataille, qui s'est terminée à 9
heures du soir, je me trouvais dans la route où l'on
entendait tout parfaitement bien.
Le lendemain, le 6 de bonne heure, on avance tout le long de
la route : on n'y a trouvé que des morts
couchés dans les fossés et sur le terrain, de
tous côtés ça en était rempli.
Les Autrichiens voyant cela ont tout laissé : sur le
champ de bataille on a ramassé plus de 8000 fusils,
cassés pour la plupart. Quel bouleversement sur le
champ de bataille avec tous ces sacs, ces képis et
ces uniformes tout défaits et tout
ensanglantés. Je ne peux le comparer à rien :
il faut le voir. Pour construire le chemin de fer, on avait
creusé des trous et des fossés : ils
étaient remplis de morts et de chevaux que l'on avait
jetés là et ce n'était pas encore
recouvert. Il y avait encore de grandes quantités de
cadavres à ramasser par là. Les autres, on les
enterrait où ils se trouvaient.
Accueil triomphal à
Milan
Enfin, vers les 11
heures du matin du 6 courant, voilà que le "chemin de
fer arrive" de Milan à notre rencontre. Tous ces
wagons étaient remplis de bourgeois et de
prêtres, avec la cocarde aux trois couleurs . Ils
criaient "vive et vive" mais tous nos braves frères
qui étaient à la renverse, à la rigueur
du soleil, personne ne les réveillait et, pour eux,
il n'y avait ni musique et ni gaîté.
Vers les 3 heures après midi, il arrive encore un
convoi pour prendre ces pauvres blessés qu'on avait
ramassés dans la nuit et toute la matinée. Il
y avait 54 wagons qu'on a remplis de blessés. Tous
ceux qui ne pouvaient supporter le voyage jusqu'à
Milan, on les a laissés dans le pays de Confiensa. Le
nombre des morts, je ne peux le donner.
Partis le 6 pour Ossona, Casorezzo, Tiracoda (?),
Villastanza (?), Nerviano, Cacina del Pe (?) et Sisnute (?),
où nous avons fait étape. Partis le 7,
étape à Garbagnate. Partis le 8 pour Senago,
Casina Zamata (?), Affori (?) et Milan.
En arrivant à Milan c'était bien beau : tout
le peuple attendait notre arrivée aux portes de la
ville avec la garde nationale. Tout le monde était en
joie et tous les enfants claquaient des mains. Mais, comme
il fallait marcher à la poursuite de l'ennemi, nous
avons filé de manière que je n'ai pu voir la
suite de la ville. Nous allons jusque dans une casine
nommée Bettola (?) où nous sommes
arrivés le soir.
De Milan à Solferino
Les Français
ont combattu. Nous étions à une certaine
distance mais on entendait parfaitement les coups de canon.
Il est tombé une pluie épouvantable et
ça a continué durant toute la nuit la mais ils
n'ont pas cessé le feu. Il y a eu beaucoup de morts
et les Français ont pris 30 pièces de canon
à l'ennemi. Je ne peux donner d'autres détails
sur cette bataille vu qu'on est parti pour Medillia (?) ,
Caltarano (?) et Mettola (?) où nous sommes
arrivés le 9 au soir.
Départ le 10 pour Mirazzano (?), Pantigliale (?) et
Briavaca (?) où nous faisons étape. Partis le
11 pour Premenazo (?), Sangenasio (?), Vigniate (?), Bassaro
(?), Brunasco (?), Gessate, Bassero (?), Masate et Trezzano
où nous faisons étape. Partis le 12, nous
quittons la province de Milan pour arriver à Vaprio
et Canonica, dans la province de Bergame. Arrivé le
12 au soir, nous y sommes restés 8 jours.
C'est deux jolis pays : Vaprio se trouve sur la hauteur et
Canonica dans le bas de la plaine, seule la rivière
sépare ces deux pays. Sur cette rivière est
construit un beau pont pour la route royale mais il a
été miné et deux arcades au milieu du
pont se sont écroulées. A côté de
la rivière, il y a une fabrique du papier, la plus
remarquable dans ce pays. A gauche de la fabrique se trouve
une très belle propriété avec un
château au centre et des jardins : il faut 5 heures
d'horloge pour en faire le tour. Il y a des souterrains dans
le jardin avec des salles admirables, des corridors qui ont
plus de 80 à 100 pas de longueur. Tous ces corridors
sont construits en pierres précieuses de diverses
couleurs et partout en symétrie : je n'ai jamais vu
quelque chose d'aussi beau. Tout le long de ces corridors et
ces salles, à une certaine distance, des statues en
marbre qui représentent "des hommes
distingués": je ne peux donner leurs noms, faute de
les avoir pris par écrit. Enfin, des vases de fleurs
de toute qualités. Ce château appartient au
Prince de Tyrol, Duc d'Italie. Il possède trois
autres châteaux, tous semblables, un à Vavrio,
un autre au Tyrol et le dernier à Rome.
De Milan à
Solférino
(les numéros correspondent
aux localités citées dans le
texte
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