“Y’a
plus de saisons mon bon monsieur”. Que de fois n’avons-nous
pas entendu cette phrase ou une expression similaire ? Peut-être
même l’avez-vous prononcée l’été
dernier. Eh ! bien ! notre été 2007 a été
sec et caniculaire si on le compare à celui de 1816 ! On a
appelé 1816 l’année sans été.
1816, L'ANNÉE SANS ÉTÉ
L’été 1816 fut le
plus pluvieux et le plus froid jamais enregistré en Europe et en
Amérique du Nord depuis qu’on recueille des informations
sur le temps. En juin, il est tombé 15 cm de neige sur la
côte Est des États-Unis et il a neigé presque
chaque semaine dans les Alpes suisses. Les 9 juillet, 21 et 30
août, il a gelé dans une grande partie de l’Europe.
On n’a pas d’informations
sur la température et les précipitations à
Pers-Jussy mais on peut extrapoler à partir de ce qu’on
sait sur les régions voisines. À Châlons-sur-Marne,
le mois de juillet présenta un déficit de
température moyenne mensuelle de 3 °C. À Paris, la
pluviosité a atteint 2 à 3 fois la norme mensuelle
calculée sur de longues périodes.
DES RÉCOLTES DÉSASTREUSES : À ORANGE, ON A MOISSONNÉ À NOËL
Ces calamités
météorologique eurent des conséquences
désastreuses sur les récoltes. Les foins furent assez
abondants, mais les regains, presque nuls. Le blé eut
grand-peine à mûrir dans les hauteurs, et dans la plaine
il rendit peu de grain. À Orange, sur les hauteurs de La Roche,
la météorologie estivale a été telle
qu’on n’a pas pu moissonner avant... Noël ! Et
le blé était pourri. Le prix des denrées de
première nécessité flamba : le cours du blé
fut multiplié par 2,5 entre 1815 et 1816.
À LA MURAZ, LES PAUVRES SE NOURRISSAIENT DE DENTS-DE-LION BOUILLIS AVEC DU SEL
Messire J. Masson, curé de La Muraz a relaté par écrit la détresse de ses paroissiens :
“Cette année a été pluvieuse, froide, les
grains n’ont pas pu parvenir à la maturité : sauf
le village de l’église, tous les blés sont
restés sous la neige tellement qu’il y a eu une famine
dans presque toute la Savoie. L’on n’a point recueilli de
vin ; les blés sont montés à un prix
exorbitant... Sans les blés que le Roi* a fait venir des
pays étrangers, la moitié [de la population] aurait
été la victime de la famine et de la mort. Parmi la
classe du peuple, pères, mères, enfants, tous allaient
chercher l’aumône. Le plus grand nombre demeurait sans pain
dès huit jours et ne se soutenait à vie qu’en
faisant bouillir des dents de lion avec du sel. Telle était la
nourriture ordinaire dans les mois d’avril, mai et juin”.
Dans la commune de Cruseilles, sur
une population de 1600 âmes réparties entre 224 familles,
23 familles avaient récolté de quoi pourvoir à
leur subsistance et aux semences des champs, 126 avaient besoin
d’assistance pour vivre, 75 mouraient de faim.
À Bonne, sur 500 âmes, on comptait 78 mendiants, 127 agonisants et 27 morts de faim.
LES PROTESTANTS GENEVOIS SONT VENUS AU SECOURS DES CATHOLIQUES SAVOYARDS
Le clergé des communes les
plus touchées fit appel aux paroisses protestantes du canton de
Genève. Redonnons la parole au curé de La Muraz : “Voyant
le triste état de la paroisse ainsi que de toutes les Bornes,
j’ai sollicité des secours auprès d’une
société de gens charitables de Genève et trois
dames avec un Monsieur nommé Louis Jacquet sont venus à
la Cure où elles ont fait leur demeure, et je les ai nourris
sous une modique pension, et elles ont établi des fourneaux pour
faire cuire de la soupe très excellente, et nous l’avons
distribuée tous les jours au nombre de quatre cent cinquante par
jour aux paroissiens d’Arbusigny, Le Sappey, Esserts et La Muraz
qui en ont eu la plus grande partie, et nous avons encore
distribué du pain et de l’argent à ceux qui
n’avaient point de soupes. La principale de ces dames
était Madame Prévost et son fils demeurant à
Genève faisait des cueillettes pour fournir aux besoins
multipliés et un Anglais nommé Milord Pointet a
donné beaucoup pour toute la dépense”.