FIGURES DES AUTREFOIS (*)

Article paru dans le bulletin n° 4


"Et ceci se passait dans des temps très anciens"


C'est-à-dire avant l'invasion proliférante des automobiles. Pour venir à Pers il fallait donc recourir au réseau P.L.M. (Paris - Lyon - Méditerranée) dont l'organisation délaissait quelque peu la station de Pers-Jussy-Chevrier au profit de la gare de Reignier, et c'est là qu'il fallait descendre, au terme d'un voyage ponctué d'escarbilles.
Sitôt franchi le passage à niveau, la route montante passait en vue de deux petites constructions bizarres, l'une derrière l'autre, grises, légères, sans étage, d'apparence fragile, l'une avec un toit courbe tenant de l'ogive et du demi-cylindre.

Une végétation d'une éxubérance sans contrainte, les cachait plus ou moins, mystérieusement. C'est là qu'habitait la Jaugeyle, longue jupe noire et corsage blanc, personne courtoise, considérée avec une sorte de respect un peu moqueur. Peu de gens se doutaient qu'elle publiait des contes dans de petites revues.
Chaque hiver, ses voisins complaisants de la Charmille, la descendaient en char à bancs, avec quelques ustensiles de ménage, dans un abri plus efficace à Reignier, déménagement saisonnier, parfois pittoresque, qui amusait alors les gens de rencontre.

 

La maison Jaugey
(Abattue en 2005)

Quelques sapins entouraient et dissimulaient la Croix de Magny

Au sommet de la côte apparaissait un groupe de quelques sapins qui entouraient et dissimulaient la Croix de Magny. On pouvait se reposer à leur ombre, assis sur le granit de la base du socle. Ici on abandonnait la départementale pour tourner entre les prés vides et, sur un côté, une petite bordure de saules. Au carrefour du Chemin de La Charmille, se dressait une maison étroite, plus haute que large, la demeure de la Zize et de son fils, le Bancal. Le malheureux avait perdu une jambe à la guerre de 1914, on la lui avait remplacée par une longue et raide jambe de bois, et depuis, pour le village c'était le Bancal, surnom donné sans méchanceté aucune, ni mépris, ni pitié, simple constatation dont personne ne s'offusquait. Pour entretenir sa santé (manquait un parcours de ce nom dûment étalonné) tous les jours le Bancal montait à Pers par la "grand-route". Le ventre légèrement rebondi, moustache rousse et jambe de bois, il avançait lentement, martelant la route alternativement de son pilon et de sa canne. L'exercice, pour salutaire qu'il fût, nécessitait des pauses respiratoires (autant qu'il y avait de cafés sur le trajet).

La Pierre à Dieudon passait devant la maison de deux frères célibataires

Mais pour venir de Jussy au Chef-lieu il était préférable d'emprunter "la Pierre à Dieudon" (qui se souvient de ce vieux nom !). On disait aussi "la vieille route" et c'était un raccourci au sol pierreux.Il passait devant la maison des Dumont, deux frères célibataires ; ayant longtemps travaillé en Suisse, ils étaient revenus, l'un, Narcisse, avec le goût des tyroliennes qu'il lançait d'une voix puissante à tous les échos, l'autre, Dadô, avec la mélancolie d'un chagrin d'amour qu'il tentait peut-être d'exorciser lorsqu'il jouait du cor dans la sérénité des soirs.

Là habitait François Raphy, cordonnier par état et violonneux par plaisir

Un peu plus loin, une toute petite maison achève aujourd'hui de se désagréger tristement. Là habitait François Raphy, petit homme à l'échelle de sa maisonnette, cordonnier par état et violonneux par plaisir. Certains jours, délaissant alène et ligneul, il passait dans le village râclant son violon et suivi d'une bande de gamins, à qui il distribuait d'ailleurs des bonbons.

Le haut de la Pierre à Dieudon avec son peuplier


Enfin un immense peuplier solitaire (abattu en 1978) semblait monter la garde et avertir de la proche arrivée : "la vieille route" débouchait sur "la grand-route" qui pénétrait dans le Chef-lieu. A la suite des constructions officielles, écoles et mairie, un grand bâtiment avec le poids public au pied du pignon, abritait une épicerie à une extrémité et un café à l'autre.

Le café de la Phine à Victor, ne s'animait qu'à l'issue des enterrements
et le dimanche matin après la messe.

Dans l'épicerie - chez la Gaby, aujourd'hui doyenne du Chef-lieu - un nombre impressionnant de casiers et de tiroirs recouvrait complètement la paroi derrière la banque. Le café, aux tables de bois ciré, chez la Phine à Victor, ne s'animait qu'à l'issue des enterrements et le diman-che matin après la messe, avec des parties de quilles où les joueurs habiles connaissaient l'art d'utiliser les "moraines" pour renverser leurs cibles tandis qu'un enfant "enquillait".

Les pains étaient entassés entre les ridelles d'un char
que tirait une jument blanche,
attelage remplacé plus tard par une auto

La boulangerie un peu en retrait, faisait flotter sur le voisinage une bonne odeur de pain chaud. Pierre, le boulanger, perpétuellement coiffé d'un petit chapeau d'étoffe assorti à sa moustache grise enfarinée, travaillait vite, toujours pressé, le geste vif et sûr. D'un coup sec, il retournait les "bennons" de pâte sur la pelle. Prestement il net-toyait son four à l'aide d'un chiffon mouillé qu'il allait tremper dans le ruisseau en contrebas de la maison. On pouvait lui porter des tartes à cuire avec sa fournée. C'est dans le fournil même qu'étaient vendus ces gros pains ronds et bombés, pesés sur une balance romaine. Ils étaient aussi livrés en tournées, entassés entre les ridelles d'un char que tirait une jument blanche, attelage remplacé plus tard par une des première autos du village, une citroën aux flancs de bois quadrillés.

François à la Teupta occupait la maison voisine. Le soir, assis sur son balcon, les jambes croisées, fumant une pipe philosophique, sous son chapeau de feutre un peu conique et cabossé, il saluait les enfants d'un double : "Bonjour compagnons ! Bonjour compagnons !


Une très longue tarière pour forer le tronc d'arbre 
qui allait devenir corps de pompe

Mais dans la journée on pouvait l'admirer à l'ouvrage, tournant lentement, sans dévier d'une ligne, une très longue tarière - un tervale - pour forer le tronc de sapin posé sur deux tréteaux, qui allait devenir corps de pompe, le bourneau, ces pompes d'un modèle unique, dressant leur silhouette au-dessus du puits que chaque maison possédait dans sa cour, et dont, aux environs de midi, la double note résonnait presque partout à la fois, humble carillon domestique en écho à l'envol de l'angélus.




Ces pompes dressaient leur silhouette au-dessus 
du puits
que chaque maison possédait dans sa cour

François à la Teupta avait aussi patiemment creusé à la pioche le talus d'en face pour y enterrer sa cave, et la terre transportée de l'autre côté explique aujourd'hui la surélévation du petit terrain triangulaire qui prolonge la cour.

Mais où sont les neiges d'antan !
Bien d'autres ombres viennent encore aborder dans le silence la mémoire rêveuse. Mais les pétarades - qu'amplifie ostensiblement la vanité naïve des possesseurs de deux roues - les effarouchent, les dispersent et les renvoient à leurs limbes.

Joseph DESHUSSES

(*) Dans le parler local, on ne dit pas "Autrefois" mais "Les autrefois". Voir articles sur la langue francoprovençale


À PROPOS DES DAMES JAUGEY

Article paru dans le bulletin n° 5

Dans le bulletin précédent, un article de Joseph Deshusses évoquait  mademoiselle Jaugey que tout le monde appelait “La Jaugeyle” . C’était un “personnage” : tous les Pers-Jussiens âgés de plus de 60 ans s’en souviennent.
Maurice Rosset nous a communiqué quelques compléments d’information à son sujet.

Le père de mademoiselle Jaugey était originaire de Meurthe-et-Moselle, sa mère était une Verdel de Chez les Verdel. La mère et la fille avaient acheté (ou peut-être en avaient-elles hérité) une maison de belle apparence, quoique modeste, sise au bas de la Pierre à Dieudon, près de la ferme d’Anselme Naville, dit “à Brand”. Cette bâtisse n’existe plus, elle aurait été détruite au début du siècle.

Apprenant que leur acquisition avait été construite avec des matériaux provenant de l’ancienne église de Jussy et que le fils des anciens occupants était mort “poitrinaire”, les deux femmes, horrifiées, refusèrent de l’habiter. À l’étonnement général, elles firent construire le cabanon de bois et de tôles dont on a parlé dans le bulletin n° 4 et qu’on peut encore apercevoir dans les taillis, derrière Super U.

Sur ses vieux jours, mademoiselle Jaugey allait passer l’hiver à Reignier. Des voisins assuraient le déménagement à l’aide d’un char tiré par un cheval. Un année, un déménageur facétieux, avait juché un pot de chambre retourné en haut du pied d’une table renversée. A Reignier, les passants étaient hilares, au grand étonnement de notre héroïne : “Je me demande pourquoi ils rient”, disait-elle.

    D’après les souvenirs de Maurice ROSSET 

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