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LA GRIPPE ESPAGNOLE À PERS-JUSSY
Article paru dans le Bulletin n° 52 |
| Pendant quatre
années, 90 ans après, nous avons suivi les Pers-jussiens
tout au long de la guerre de 14-18 mais nous n’avons guère
évoqué un fléau qui s’est abattu sur le
monde en 1918. Ce sont les récentes informations sur la grippe
dite “porcine” ou “mexicaine” qui ont
amené les média à y faire allusion : il
s’agit de la grippe espagnole qui a imprégné la
mémoire collective jusqu’à aujourd’hui. Cette
épidémie a fait, en moins d’un an, plus de morts
à travers le monde que la guerre de 14-18. Selon les sources, on
parle de 20, 30, 40 voire 50 millions de morts. La grippe espagnole a-t-elle sévi à Pers-Jussy ? En 1997, quand nous avons préparé notre exposition sur “Pers-Jussy pendant la grande guerre”, nous nous étions posé la question sans vraiment l’approfondir. Pourtant, des nonagénaires de l’époque nous avaient assuré qu’il y avait eu des cas de grippe et des décès : Mme Gaby Naville avait même précisé que le hameau de Vuret avait été très touché. Nous n’avions cependant pas poussé plus avant nos investigations. Stimulés par l’actualité (certains comparent la grippe mexicaine à la grippe espagnole) nous nous sommes à nouveau penchés récemment sur la question. La grippe espagnole a fait l’objet d’études statistiques sérieuses à Genève.
Peut-on en extrapoler les résultats à Pers-Jussy? Nous sommes partis d’un premier constat : l’impact de la grippe espagnole a été très étudié à Genève où l’épidémie a commencé en juillet 1918 et a duré un an avec deux “pics”, un en août, relativement bénin, et un en octobre, plus meurtrier. Pendant cette année d’épidémie, on estime que 15 à 40% de la population genevoise ont été touchés avec 1155 cas mortels soit 0,6% de la population. Les cas mortels ont été beaucoup plus fréquents chez les personnes dans la force de l'âge (15 à 35 ans) que chez les vieillards. Une hypothèse est souvent évoquée à ce sujet : les adultes ayant développé la maladie lors des précédentes épidémies, moins mortelles, de 1889 et 1893, auraient produit des anticorps et ces adultes d'alors, naturellement vaccinés, sont devenus, 28 ans plus tard, les vieux de 1918 ! Si on extrapolait ces résultats à Pers-Jussy - avec toutes les précautions d’usage - on pourrait estimer que la grippe espagnole a touché de 200 à 600 Pers-jussiens en un an et en a tué une dizaine ! Sans doute faut-il nuancer ces chiffres si on considère que les risques de contagion étaient peut-être plus faibles à la campagne qu’en ville à cause de la promiscuité bien moindre. Nous n’avons aucun moyen de connaître le nombre de malades à Pers-Jussy mais, en ce qui concerne les décès, on peut consulter les registres de l’état civil. Ces derniers ne devraient pas donner la cause du décès mais, en 1919, le secrétaire de mairie de l’époque l’a parfois inscrite, au crayon, dans la marge... en toute illégalité !. Dans un premier temps, nous avons décompté les décès annuels de 1916 à 1920 en faisant abstraction des enfants mort-nés et des morts à la guerre. Nous sommes arrivés aux résultats suivants : |
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Nombre annuel des décès
1916 :
17 1917 : 22 1918 :
27 1919 : 24
1920 : 23. |
Les décès ont donc été plus nombreux en 1918 que les autres années ! Dans un second temps, nous avons décompté, mois par mois, les décès de juillet 1918 à juin 1919, c’est à dire pendant la durée de l’épidémie à Genève (ce qui vaut pour Genève vaut sans doute pour Pers-Jussy) : |
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Second semestre 1918
(aucune mention marginale) Juillet : 2 décès
Août : 7 décès Septembre : 2 décès Octobre : 3 décès Novembre : 1 décès Décembre : 4 décès |
Premier semestre 1919
Janvier : 4
décès (avec deux mentions marginales
“pneumonie” mais ce sont des personnes âgées,
72 et 75 ans).Février : 0 décès Mars : 3 décès (avec une mention marginale “grippe” et une “pneumonie” (cette dernière à Vuret !) Avril : 4 décès (avec des mentions marginales sans relation avec la grippe. Ex : “cœur”, “cancer”,“vieillesse”). Mai : 3 décès (avec une mention marginale “pneumonie” et une “grippe”). Juin : 2 (avec mentions marginales excluant la grippe). Aucun décès en juillet-août. |
| Ce qui
frappe le plus, c’est le nombre de décès en
août 1918, anormalement élevé pour la saison : 7
décès, dont trois en neuf jours, dans la même
famille, à Vuret : Andréanne Desbiolles, 36 ans,
décédée le 14/08/1918, François Adrien
Desbiolles, 31 ans, décédé le 20/08/1918. et
Jérémie François Desbiolles, 42 ans,
décédé le 23/08/1918. On peut constater que les deux hommes, n’avaient pas été mobilisés. Étaient-ils réformés ? Les décès rapprochés de ces trois personnes vivant sous le même toit font penser à une épidémie (hypothèse confortée par les souvenirs de Gaby Naville) : ce sont les seuls qu’on peut, pratiquement à coup sûr, attribuer à la grippe espagnole mais il y a de fortes présomptions à propos de quelques autres, tout partculièrement en 1919, à cause des mentions marginales : quatre “pneumonies” et deux “grippes”. En additionnant le cas de la fratrie Desbiolles, à Vuret, et les personnes présumées mortes de “pneumonie” et de “grippe”, on arriverait à 9 décès ce qui est proche de l’estimation évoquée plus haut. On peut remarquer qu’octobre 1918, très meurtrier à Genève ne l’a, semble-t-il, pas été à Pers-Jussy. En revanche, en 1919, la grippe a peut-être été plus meurtrière à Pers-Jussy qu’à Genève. Une famille anéantie par la guerre, la maladie et... la vieillesse À propos de la famille Desbiolles, constituée au départ par les parents et cinq enfants, on est frappé par l’accumulation des malheurs qui ont l’accablée entre 1915 et 1918 : En 1915, deux fils meurent au front : Léon-Alphonse, décédé le 13 mai 1915 à la suite de blessures, et Jean-Marie, tué le 26 septembre 1915. En 1917, décède la mère, Marie Desbiolles née Dumont, à l’âge de 68 ans. Le 20 avril 1918 décède le père, Jean Desbiolles, à l’âge de 77 ans. En août 1918, les trois derniers enfants meurent de la grippe espagnole. La descendance de Jean Desbiolles et son épouse semble cependant avoir été assurée grâce à Jean-Marie. Ce dernier habitait Genève au jour de sa mobilisation, il s’y était marié et y avait eu un fils en 1905 : Paul-Albert Desbiolles qui a passé une partie de son enfance à Vuret chez ses grands parents (il était présent à Vuret en 1911 d’après le recensement de cette année-là). Nous ne savons pas ce qu’il est devenu, mais nous nous proposons de faire des recherches à Genève pour retrouver sa trace. Si la grippe “mexicaine” se comporte comme la grippe espagnole, attention au mois d’août... à Vuret ! A.D.
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