UNE HISTOIRE DE CLOCHES

Article paru dans le bulletin n° 16

En parcourant les comptes rendus des réunions du conseil de paroisse conservés dans les archives municipales, j'ai trouvé une anecdote intéressante sur l'histoire des cloches de l'église de Pers. Elle date d'environ deux siècles et demi. Rappelons qu'à cette époque, Pers et Jussy étaient deux paroisses distinctes avec chacune leur église. Celle de Pers, entourée de son cimetière, se dressait à l'emplacement actuel du terrain de tennis. Le curé de la paroisse de Pers était le Révérend Philippe Peccouz (ou Peccoud).

En ce printemps 1753, les paroissiens de Pers-en-Bornes sont bien tristes : la grosse cloche rend un son inhabituel et peu harmonieux, elle est "cassée"ou, plus probablement, fêlée.

Un drame à Pers en 1753 : les cloches de l'église ont "rendu l'âme"

Dieu sait combien les cloches sont importantes à cette époque ! Chaque jour, elles ponctuent le temps avec les Angelus. Le dimanche, elles appellent à l'office divin selon un code bien défini : les "premiers", sonnerie prolongée, une heure avant la messe, les "neuf" une demi-heure avant et les "trois" quand le prêtre se présente au bas de l'autel. Elles carillonnent joyeusement lors des évènements heureux mais égrènent tristement le glas pour signaler les décès et accompagner les enterrements. Enfin, et peut-être surtout, elles appellent à l'aide lors des incendies par l'entremise du sinistre tocsin. Quand les cloches sonnent faux, les oreilles des paroissiens sont littéralement agressées et reconnaissent mal les diverses sonneries : la vie de la paroisse en est toute perturbée. Il faut donc réagir.

Le conseil de paroisse décide de faire refondre les cloches

Le conseil de la paroisse, constitué de cinq membres, se réunit donc dès le 23 juin "dans la maison presbytérale", sous la présidence du syndic de l'année, Balthazard Mugnier. Maitre Audé, notaire à La Roche, assure le secrétariat car tous les conseillers sont illettrés. Ils décident de faire refondre la cloche. Pendant tout le reste de l'année, ils prennent des renseignements et dépêchent même l'un des leurs au Grand-Bornand et au Reposoir qui ont eu récemment le même problème. Partout, l'émissaire de la paroisse entend dire beaucoup de bien du sieur Jean-François Lièvremont, natif de Pontarlier en Franche-Comté, maître fondeur habitant à Annecy. Le conseil de paroisse charge donc un de ses membres, Michel Roguet, de se rendre à Annecy pour y prendre contact avec lui et préparer un protocole d'accord. Pendant ce temps-là, en novembre 1753, catastrophe ! la petite cloche rend l'âme à son tour. C'est donc les deux cloches qu'il faudra refondre.

Jean-François Lièvremont, maître fondeur à Annecy, est chargé de la refonte

Le 7 janvier 1754, le conseil de paroisse composé de Georges Dard, syndic pour l'année 1754, et de Claude Chevallier, Michel Roguet, Laurent Verdel et Claude-François Mugnier, conseillers, se réunit pour étudier la proposition du maître fondeur. Le sieur Lièvremont s'engage à refondre les deux cloches et de "les rendre dûment posées, sonnantes et concordantes et d'un poids plutôt plus fort que plus faible à celui qu'elles ont". Il réalisera cette tâche "entre les fêtes de Pâques et de Pentecôte prochaines", pour le prix de 200 livres (100 livres payables dès la fin des travaux, le solde devant être versé à la "Saint-Martin prochaine") pour sa main d'Ïuvre "sur quoi il sera obligé de se nourrir et entretenir pendant son travail". Il fournira le métal nécessaire pour compenser les déchets de fonte et augmenter le poids des cloches, cette augmentation devait s'élever à "huitante ou cent livres, poids de Genève (1)".

Il en coûtera 200 livres, monnaie de Savoie, à la paroisse

Au début du mois d'avril 1754, plusieurs paroissiens sont requis et dépêchés à Annecy avec bêtes de somme et charrettes pour en rapporter les outils et le métal nécessaires à la refonte. Pendant ce temps, d'autres préparent le chantier de fonte, sans doute au bas de l'église : ils y apportent des pierres pour le four, du bois et du charbon de bois pour la chauffe, de la "terre grasse" (argile), de la ritte (2), du chanvre et des Ïufs pour les moules, du suif, de la cire neuve et de l'huile pour les inscriptions. Il faut également fournir des cordages, des bois et "ferramantes" pour assurer la descente, la montée et la remise en place des cloches.

Le 25 avril 1754, à la Saint Marc, on a coulé deux cloches en plein centre du village de Pers.
Elles ont été bénies dans l'église, le dimanche 28 avril

Le fondeur alors peut entreprendre son travail et on imagine que les spectateurs devaient être nombreux pour voir s'édifier les moules surtout pour assister au coulage du métal fondu, le 25 avril, jour de la Saint-Marc . Pour limiter les risques d'incendie, le fondeur s'était engagé à ne "faire couler qu'en plein jour et non de nuit".

Dès le 28 avril, deuxième dimanche après Pâques, on procède solennellement en l'église de Pers à la bénédiction des deux nouvelles cloches : "la plus grande a été bénie sous l'invocation des Saints Claude, Melchior et Marie-Magdeleine". Elle a eu pour parrain Claude Melchior Constantin de Magny, chevalier des ordres St-Maurice et Lazare. Elle ont sans doute retrouvé leur place dans le clocher immédiatement après la bénédiction.

Le 12 mai 1754, le conseil de paroisse prend acte que le Sieur François Lièvremont a fondu les deux cloches "avec une parfaite réussite". Il constate qu'il a fourni onze livres et demie de métal, en plus de celui qui a été récupéré sur les anciennes cloches et des cinq livres et demie d'étain fin procurées par la fonte d'objets du culte qui étaient hors d'usage (des burettes, un ostensoir doré, etc...) et que Monsieur le curé a bien voulu céder pour augmenter le poids des cloches.

On a récupéré l'étain d'objets du culte hors d'usage pour augmenter le poids des cloches

Le conseil de la paroisse verse donc, comme convenu, 100 livres, monnaie de Savoie (3), au fondeur pour son travail plus 14 livres et 19 sols pour le métal fourni. La paroisse reste débitrice de 100 livres qui seront payées à "la StMartin proche venant" (11 novembre 1754). Ces sommes ont été prélevées sur la taille (4) avec l'accord de Monsieur l'Intendant de la Province mais l'histoire ne dit pas si les impôts ont été augmentés cette année-là !

Ces cloches ont tenu bon jusqu'à la Révolution, période au cours de laquelle elles ont été jetées au bas du clocher et livrées à l'administration pour récupérer le métal mais ceci est une autre histoire que nous vous raconterons peut-être... un jour.

A. DÉCÉRIER

(1) La livre de Genève était une mesure de poids valant environ 580 grammes.

(2) Ritte : toile de chanvre.

3) La livre de Savoie se subdivisait en 20 sols (=sous) et le sol en 12 deniers. Il est très difficile de faire des comparaisons avec notre monnaie actuelle. A cette époque, le salaire journalier d'un maçon non nourri était d'environ une livre. Un fermage modeste rapportait annuellement environ 200 livres à son propriétaire. Le prix moyen d'une vache était de 50 livres,celui d'un cheval, 100 livres.

(4) Taille : impôt foncier sous l'ancien régime.

 

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