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" Je ne veux pas laisser fermer
cette tombe sans exprimer tous les sentiments de regrets et
de tristesse qui m'accablent au moment de dire un
éternel adieu à celui auquel j'étais
lié par une amitié de quinze ans.
Je voudrais qu'une voix plus autorisée que la mienne
puisse raconter ce qu'a été la vie de ce
patriote et de cet homme de bien.
Pendant trente ans, il fut l'instituteur
dévoué prenant à coeur ses hautes et
grandes fonctions de former l'âme et l'intelligence
des enfants qui lui étaient confiés; aucun
maître n'a eu plus que lui l'amour de sa profession,
aucun n'a eu plus de succès aux concours du
certificat d'études. Et, dans ces derniers jours,
alors que son intelligence s'obscurcissait
déjà, dans son délire, il ne
rêvait que de son école, de ses devoirs
professionnels.
Mais il ne fut pas seulement un instituteur, il fut encore
le serviteur fidèle de la démocratie. Toute sa
vie a été consacrée au gouvernement de
la République, au gouvernement des petits et des
humbles, à la démocratie.
Ni les persécuteurs du 16 mai qui le
déplacèrent de son poste, ni, plus tard, ici
même, la perte du secrétariat de mairie,
n'ébranlèrent son âme ferme dans ses
croyances. Sa vie fut un long combat pour la liberté
et le progrès; il est mort faisant face à
l'ennemi, comme le soldat sur le champ de bataille.
Homme privé, il fut l'honnêteté
même. En ce siècle d'argent où les
consciences et les principes sont trop souvent à
vendre et appartiennent au dernier enchéris-seur, il
fut inaccessible à toute corruption comme à
toute flatterie, comme à toute crainte, donnant ainsi
ce noble exemple d'une conscience sûre d'être
elle-même.
Instituteur dévoué,
Républicain convaincu, homme d'honneur, tel fut
Naville.
La mort sans pitié a fermé trop tôt
cette existence dont le rôle n'était point
achevé; elle s'est montrée inexorable, mais au
moins lui a-t-elle laissé le temps, durant trente ans
de labeur et de travail, de rendre des services que tous
ceux qui l'ont connu, que tous ceux qui ont à cÏur
les intérêts sacrés du peuple et de la
liberté, ne sauront jamais oublier.
Ta mémoire, ô mon vieil ami, vivra en nous
jusqu'à notre dernier jour. Un moment viendra aussi
où nous inclinerons notre front vers la terre et
où nous descendrons au tombeau. Oh! qu'à ce
moment quelqu'un puisse dire de nous ce que nous disons de
toi en toute sincérité, c'est que nous
fûmes aussi des hommes d'honneur et de
dévouement à la patrie républicaine.
Et, alors, qu'importe la mort, quand on peut laisser
après soi en souvenir, à sa famille, à
ses amis, un passé sans reproches ?
Quand le laboureur a ensemencé le sillon et
récolté la moisson, il peut se reposer: quand
un homme a travaillé de longues années pour un
but supérieur, pour un idéal
désintéressé et élevé, il
peut considérer la mort comme la grande consolatrice
des agitations, des combats, des agonies de la vie, il peut
comme le vieux lutteur saxon, au cimetière de Worms,
envier la paix de la tombe : Beati sunt mortos quia
quiescant, disait-il !
Heureux les morts parce qu'ils reposent. Oui, heureux les
morts qui jouissent de la paix éternelle, tout en
étant comme toi vivants encore au milieu de nous par
la mémoire.
Adieu, mon cher Naville, adieu
à jamais!"
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QUI ÉTAIT JAPHET NAVILLE ?
Japhet Naville (on
prononçait Japhette), né à Pers Jussy
le 18 janvier 1846, était instituteur. Il avait
été nommé dans sa commune natale en
1878. Il possédait à l'entrée de
Chevrier une maison qui appartient aujourd'hui à une
de ses descendantes, madame LAGREE, née DELIAU.
Monsieur et madame LAGREE, amis de Pers-Jussy et professeurs
à l'Université de Rennes, possèdent
dans leurs archives familiales un document où se
trouvent réunis la photo de Japhet Naville et le
texte du discours ci-dessus. Ils ont eu l'amabilité
de le transcrire afin que nous puissions le publier dans ce
bulletin. Nous les en remercions
En 1896, les affrontements
étaient violents - au moins en paroles - entre les
"rouges", anticléricaux et républicains, et
les "blancs", cléricaux et souvent monarchistes. Les
instituteurs - les "hussards noirs de la République",
comme on les appelait - étaient en
général profondément
républicains. Japhet Naville poussa
l'anticléricalisme jusqu'à exiger des
funérailles civiles. A l'époque, ce
n'était pas courant et cela fit scandale. Pour ces
raisons, le texte ci-dessus est un véritable document
historique, un reflet de ce temps.
AD
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