UN " HUSSARD NOIR " DE LA RÉPUBLIQUE À PERS-JUSSY 


Discours prononcé sur la tombe de Japhet Naville
par M. le Docteur Goy, conseiller général (10 juin 1896)

Article publié dans le bulletin n° 22

" Je ne veux pas laisser fermer cette tombe sans exprimer tous les sentiments de regrets et de tristesse qui m'accablent au moment de dire un éternel adieu à celui auquel j'étais lié par une amitié de quinze ans.
Je voudrais qu'une voix plus autorisée que la mienne puisse raconter ce qu'a été la vie de ce patriote et de cet homme de bien.
Pendant trente ans, il fut l'instituteur dévoué prenant à coeur ses hautes et grandes fonctions de former l'âme et l'intelligence des enfants qui lui étaient confiés; aucun maître n'a eu plus que lui l'amour de sa profession, aucun n'a eu plus de succès aux concours du certificat d'études. Et, dans ces derniers jours, alors que son intelligence s'obscurcissait déjà, dans son délire, il ne rêvait que de son école, de ses devoirs professionnels.
Mais il ne fut pas seulement un instituteur, il fut encore le serviteur fidèle de la démocratie. Toute sa vie a été consacrée au gouvernement de la République, au gouvernement des petits et des humbles, à la démocratie.
Ni les persécuteurs du 16 mai qui le déplacèrent de son poste, ni, plus tard, ici même, la perte du secrétariat de mairie, n'ébranlèrent son âme ferme dans ses croyances. Sa vie fut un long combat pour la liberté et le progrès; il est mort faisant face à l'ennemi, comme le soldat sur le champ de bataille.
Homme privé, il fut l'honnêteté même. En ce siècle d'argent où les consciences et les principes sont trop souvent à vendre et appartiennent au dernier enchéris-seur, il fut inaccessible à toute corruption comme à toute flatterie, comme à toute crainte, donnant ainsi ce noble exemple d'une conscience sûre d'être elle-même.

Instituteur dévoué, Républicain convaincu, homme d'honneur, tel fut Naville.
La mort sans pitié a fermé trop tôt cette existence dont le rôle n'était point achevé; elle s'est montrée inexorable, mais au moins lui a-t-elle laissé le temps, durant trente ans de labeur et de travail, de rendre des services que tous ceux qui l'ont connu, que tous ceux qui ont à cÏur les intérêts sacrés du peuple et de la liberté, ne sauront jamais oublier.
Ta mémoire, ô mon vieil ami, vivra en nous jusqu'à notre dernier jour. Un moment viendra aussi où nous inclinerons notre front vers la terre et où nous descendrons au tombeau. Oh! qu'à ce moment quelqu'un puisse dire de nous ce que nous disons de toi en toute sincérité, c'est que nous fûmes aussi des hommes d'honneur et de dévouement à la patrie républicaine. Et, alors, qu'importe la mort, quand on peut laisser après soi en souvenir, à sa famille, à ses amis, un passé sans reproches ?
Quand le laboureur a ensemencé le sillon et récolté la moisson, il peut se reposer: quand un homme a travaillé de longues années pour un but supérieur, pour un idéal désintéressé et élevé, il peut considérer la mort comme la grande consolatrice des agitations, des combats, des agonies de la vie, il peut comme le vieux lutteur saxon, au cimetière de Worms, envier la paix de la tombe  :
Beati sunt mortos quia quiescant, disait-il ! Heureux les morts parce qu'ils reposent. Oui, heureux les morts qui jouissent de la paix éternelle, tout en étant comme toi vivants encore au milieu de nous par la mémoire.

Adieu, mon cher Naville, adieu à jamais!"

QUI ÉTAIT JAPHET NAVILLE ?

Japhet Naville (on prononçait Japhette), né à Pers Jussy le 18 janvier 1846, était instituteur. Il avait été nommé dans sa commune natale en 1878. Il possédait à l'entrée de Chevrier une maison qui appartient aujourd'hui à une de ses descendantes, madame LAGREE, née DELIAU.

Monsieur et madame LAGREE, amis de Pers-Jussy et professeurs à l'Université de Rennes, possèdent dans leurs archives familiales un document où se trouvent réunis la photo de Japhet Naville et le texte du discours ci-dessus. Ils ont eu l'amabilité de le transcrire afin que nous puissions le publier dans ce bulletin. Nous les en remercions

En 1896, les affrontements étaient violents - au moins en paroles - entre les "rouges", anticléricaux et républicains, et les "blancs", cléricaux et souvent monarchistes. Les instituteurs - les "hussards noirs de la République", comme on les appelait - étaient en général profondément républicains. Japhet Naville poussa l'anticléricalisme jusqu'à exiger des funérailles civiles. A l'époque, ce n'était pas courant et cela fit scandale. Pour ces raisons, le texte ci-dessus est un véritable document historique, un reflet de ce temps.

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