PERS-JUSSY ET LA LITTÉRATURE... NAGUÈRE
Article paru dans les bulletins 6 et 7

Ce titre - peut-être saugrenu - délimite un terrain d'investigations très étroit si bien que les découvertes seront forcément modestes. D'autant plus qu'aucun enfant du pays ne paraît avoir célébré en vers ou en prose, les charmes et le pittoresque de son terroir et de la vie qu'on y mène.

En 1792, Joseph de Maistre évoque sommairement
la Charmille, à Jussy

Remontons le temps. En février 1792 la soeur de Joseph de Maistre, le grand écrivain et homme d'État savoyard, se marie avec Monsieur Constantin de Moussy et vient s'installer à La Charmille. Quelques jours plus tard son frère lui écrit ; "Eh bien ! ma douce Thérézine, te voilà donc cheu toi ! oh ! le grand mot, et qu'il est agréable à prononcer ! Dis moi donc mon coeur, combien tu as fait de tours dans ta campagne ; combien as-tu de chambres et de cabinets ? combien as-tu de journaux de terre, de boeufs, de vaches, de moutons, de poules et de coqs ? J'espère bien qu'on ne dira pas de toi comme de Perrette : "Adieu, veau, vaches, cochons, couvées !" - Tu ne bâtiras point de châteaux en Espagne, et, plus heureuse que Perrette, tu tiens des réalités et je tiens pour sûr que ta sagesse les fera fructifier".

C'est donc ainsi, grâce à une plume illustre, et sous la forme badine d'une pseudo petite enquête que Pers-Jussy entre dans la littérature.

 

Le site de la Charmille vu par François Descôtes,
biographe de Joseph de Maistre

"Le site de la Charmille est gracieux et retiré, dans un vallon plein de fraîcheur, dont la colline de Pers, surmontée du château de Cevins, forme un des versants. Un ruisseau y court, bondissant de cascatelle en cascatelle, [...] ; c'est un affluent du Foron, avec lequel il va se jeter dans l'Arve. On n'a pas de vue depuis la Charmille, mais il suffit de gravir la colline prochaine pour y jouir d'un panorama [...] : la vallée de l'Arve, les montagnes du Faucigny, les glaciers de l'Aiguille Verte, le Buet, le Mont-Blanc se succèdent dans la direction du midi, en échelonnant leurs perspectives variées et superbes. Vers le nord, on devine, estompées par la brume, les eaux bleues du lac de Genève.

François DESCÔTES : Joseph de Maistre avant la Révolution (Mame Ed. 1895)

 

Félix Fenouillet, autodidacte passionné

Le seul "né natif" de Pers-Jussy ayant accédé à la consécration de l'imprimé s'appelle Félix Fenouillet (1842-1924).

Il a occupé plusieurs postes d'instituteur, le dernier à Desingy. C'était un autodidacte passionné et un travailleur acharné. Bien qu'il ait commencé par écrire des chansons, toutes disparues, ce n'est pas à la littérature romanesque ou récréative qu'il a sacrifié ; chez lui ni eau de rose ni flaques de sang, mais d'austères publications couronnant des recherches érudites dans le domaine de l'histoire locale ou des ouvrages d'agronomie inspirés par ses propres réfléxions et traitant par exemple de la vigne, de l'agriculture ou de l'organisation des fruitières.

Son étude sur les noms de famille en Savoie parue dans les "Mémoires et Documents de l'Académie chablaisienne" en 1919 a été rééditée à part en 1990 avec une préface élogieuse de l'historien Henri Baud.


 Des écrivains suisses ont évoqué Pers-Jussy

Si l'on cherche des évocations du village c'est du côté des écrivains suisses qu'il faut se tourner.

Charles Du Bois-Melly auteur des "Nouvelles montagnardes"

Au XIXè siècle, l'un d'eux, Charles Du Bois-Melly, a publié à Genève un recueil intitulé "Nouvelles montagnardes".

C'est une certaine surprise de découvrir sous un tel titre que l'une de ces histoires a pour cadre Pers-Jussy et ses environs dont les noms de lieux sont expressément cités (avec quelques entorses à la topographie réelle).

La nouvelle qui nous retient, écrite en 1856, a pour titre "La veillée des servantes". Vincent et Thérèse Dompmartin habitent à la Commanderie. Leur jeune fils, qu'on appelle Sylvain du Cornier, fait connaissance d'une bergère dans la plaine des rocailles. Véronique, c'est son nom, habite une chaumière au pied des ruines du Châtelet du Crédo.



Sylvain rencontre Véronique dans la plaine des rocailles.

L'illustrateur,
G. Roux a représenté le dolmen de Chevrier

Mais un jour la fillette est mordue par une vipère, Sylvain ne peut rien pour la sauver et paraît inconsolable.

Le temps passe.

Dans "La veillée des servantes" , Sylvain Dompmartin
paraît inconsolable après la mort de Véronique.
Se consolera-t-il avec Sabine ?

Les parents "instruits d'expérience combien pour eux l'argent s'amasse à grand' peine" conseillent leur fils, qui atteint vingt-cinq ans, pour son mariage. On passe en revue, sans ménagement, les différents partis : c'est Sabine de Pers qui paraît réunir les meilleures conditions.



Sylvain rencontre Sabine
à la croix de Navilly

"À quelques jours de là, Sylvain rencontra Sabine au retour du marché de La Roche, ainsi qu'elle passait par la croix de Navilly". Tout semble bien aller. Hélas, juste avant le mariage, un soir d'avril, Sylvain découvre Sabine avec Philibert sous le chêne du Païen (?). C'est à grands coups de fouet qu'il se venge. La nature s'associe à sa colère puisqu'un orage éclate et qu'un éclair vient même à point nommé souligner l'action !

Sylvain surprend Sabine et Philibert sous le chêne du Païen

L'illustrateur a représenté la scène, on reconnaît très bien la silhouette de l'église de Pers à l'arrière-plan sur un fond de Salève, ce qui suppose une certaine distorsion !

Sylvain surprend Sabine et Philibert sous le chêne du païen
Sur un fond de Salève, on voit la nouvelle église de Pers-Jussy, construite peu avant la parution de l'ouvrage
Dessin de G. Roux illustrant "La veillée des servantes de Charles Du Bois-Melly" (1856) 

Quant à l'arbre, sa localisation et son dessin donnent à penser qu'il pourrait bien s'agir du "Gros tilleul", l'arbre énorme et séculaire, source de légendes qui s'élevait autrefois à Moussy, au carrefour de la route d'Ornex, voisin de la commanderie, avant l'élargissement de l'ancienne route de La Roche.

Ce drame provoque "grand scandale et grosse affaire, le curé de Pers en fit ses tempêtes et celui du Cornier pareillement". De nombreuses péripéties s'ensuivent avec en particulier une véritable bataille contre les "brigandes de Pers", un jour de moisson dans le "champ-de-la-Bise (?) c'est la limite de Pers et du Cornier".

Finalement Sylvain épouse Lydie, la petite fille à Barcelonne. "À présent les cloches, les boîtes, les coups de feu, les braillées ! Allez ! Éclatez.... Qu'on vous entende s'il faut dans toute la Borne".

Le style très vivant est celui du conte oral avec des apostrophes à l'auditoire et des conversations directes, le tout émaillé de tournures anciennes et d'expressions locales : "Souvenez vous, mes filles, nos ménagères ont ainsi deux ou trois bons endroits pour se veiller leur monde".

Le conte montre l'état d'esprit un peu condescendant,
qui se manifestait autrefois vis-à-vis des "Bornands"
Le conte fait aussi revivre la mentalité de l'époque. Par exemple l'état d'esprit un peu condescendant, voire injurieux, qui se manifestait bel et bien autrefois vis-à-vis des "Bornands" est exprimé mais de façon humoristique : "Pour un de Regny ou d'Amancy, qui sont gens de plaine, la Borne commence au pied des montagnes, pour ceux de Pers, du Cornier, de Saint-Laurent, dont les clochers brillent sur les coteaux, c'est le pays qu'ils se montrent au-dessus de leurs paroisses. Peut-être encore ceux d'Évires, du Sapey, d'Arbusigny, qui restent bien sur les hauteurs, disent-ils que les Bornands viennent de la Lune !"
 

 
Henri de Zigler, universitaire, poète, romancier, essayiste et traducteur

Le second écrivain suisse à solliciter est Henri de Ziegler (1885 - 1970), universitaire (il fut recteur de l'Université de Genève) mais aussi poète, romancier, essayiste, traducteur (de l'allemand et de l'italien).

Il a publié une vingtaine d'essais abordant des sujets très divers : dès 1911 il avait signé dans le Mercure de France une étude sur l'enchevêtrement ethnique de l'empire ottoman.

De 1925 à 1939, Henri de Ziegler a passé ses vacances à Pers-Jussy 

Entre 1925 et 1939 il est venu passer des vacances à Pers-Jussy, d'abord au Chef-lieu puis à Chevrier, et deux de ses romans se déroulent dans la commune qu'il connaît bien : La Véga (1929) et Idylle (1932). Dans les deux ouvrages le nom de Pers est travesti en celui d'Épineuse.

Le narrateur est venu travailler au calme, pour écrire, dans la maison autrefois achetée par son père à proximité des Communaux qu'il évoque à plusieurs reprises "cette étendue d'herbe rase [...] soulevée de menus coteaux [...] haussant, abîmant dans ce déferlement tout un naufrage de rochers énormes, en perdition dans cette solitude depuis les temps et les temps".

"La Véga", histoire d'un amour tumultueux et tourmenté

A sa parution "La Véga" figurait dans la vitrine d'une librairie-confiserie de La Roche à l'enseigne prometteuse - Au lecteur gourmand - avec un pavé de présentation : "Ce roman se passe à La Roche et dans ses environs".

C'est l'histoire d'un amour tumultueux, tourmenté, avec une fin dramatique mais c'est aussi l'expression d'un sentiment de la nature très vif : chez l'auteur qui note "Il n'existe pas à mes yeux de pays plus beau que celui-ci".
"La Véga", un roman à clé ?

Il crayonne la tour de La Cornière (du Châtelet) "qui a perdu, peu à peu, son revêtement de pierres de taille" et des aspects du village aujourd'hui modifiés : le bureau de tabac "tout au bout d'une ruelle, invisible de la route et précédé d'un petit jardin de curé", les maisons en ruine du Beule, des salles de café, des portraits d'habitants, le colporteur. Si bien qu'avec tous ces détails reconnaissables l'ouvrage a été considéré comme un roman à clé et l'identification de l'héroïne a donné lieu à bien des bavardages et des commentaires, parfois scandalisés.

Singulier avatar pour notre histoire de clocher : en 1953 le livre a été traduit en allemand : Die Vega !

Idylle" n'est pas un roman à proprement parler
mais un "journal de vacances" constitué de courts tableaux

Ce n'est pas un roman à proprement parler mais un "journal de vacances" constitué de courts tableaux indépendants, chacun ayant son titre, et en commun l'unité de lieu. Dès le début l'auteur remarque "Ce pays est à mon image, et je suis à l'image de ce pays. D'où ma prédilection. D'où notre profonde harmonie". Il raconte des promenades : le Bois de mousse, la Tour (du Châtelet) ou l'Expédition, (on reconnaît La Roche), il fait des portraits : Dosithée, parle des animaux, rapporte des mots d'enfance. De toutes ces choses banales et simples il tire son bonheur et nous le fait partager.

"Idylle" fait penser à certains ouvrages de Georges Duhamel à qui il est dédié : "Fables de mon jardin" ou "Les Plaisirs et les jeux" qui font partie des "Livres du bonheur". Idylle est aussi une "chronique du temps béni".

Repassons la frontière.

Marie-Louise Jaugey publiait des contes dans se petites revues

Marie-Louise Jaugey (la Jaugeylle dont il a été question dans les numéros 4 et 5 du Bulletin a publié en 1941 dans une Anthologie alpine éditée à Grenoble et qui s'appelait Montagne (décidément) un petit conte "Fanfoué et Josette", une courte histoire gentillette qui sacrifie à la fois à l'idylle, genre Daphnis et Chloé, et à l'évocation des duretés du vieux temps. Le décor est très flou, conventionnel, sans localisation précise, mais à la fin les deux fiancés "vont aller en pèlerinage vers la Vierge de la Bénite-Fontaine, suivant la coutume locale".

Un poète contemporain : Jean-Vincent Verdonnet

Enfin un poète contemporain auteur de nombreux recueils et glorieusement couronné par ses pairs, Jean-Vincent Verdonnet, né à Bossey en 1923, a passé son enfance à Pers-Jussy, chez ses grands-parents maternels. La nature lui inspire une poésie sensuelle aux images hardies, parfois énigmatiques, qui ne permettent pas toujours de déceler l'influence particulière du pays natal :

Très loin s'éteint un feu de lune vieille
et de branches mouillées

l'ébauche d'une bouche

efface les plaies de la brume

la marche dernière d'un escalier

mille mains mille oiseaux d'exil

frissonnent d'un flanc nu

en tempête drossant la nuit


Émile Rosset, authentique Pers-Jussien fondateur de l'Almanach du Vieux savoyard

On ne saurait passer sous silence Émile Rosset, authentique Pers-Jussien, frère de notre président d'honneur, qui en 1945 a fondé l'Almanach du Vieux savoyard.

Jusqu'aux années de guerre, quand on disait "l'Almanach", c'est du "Véritable Messager boiteux de Berne et Vevey" fondé en 1708, qu'il s'agissait. Malgré sa jambe de bois, il arrivait dans toutes les maisons avec le dessin immuable de sa couverture, en noir, représentant une scène de bataille à la fois terrestre et maritime. Le Messager boiteux, des ailes à son pilon comme Mercure, une plume à son tricorne, tendait un pli à un officier en pleine discussion ; dans les angles supérieurs le soleil, la lune et les étoiles. Le verso, c'était le livret c'est à dire la table de multiplication sous une forme curieusement triangulaire "le bon calculateur sait son livret par coeur".

Émile Rosset a créé son almanach en 1945.

Après les années soixante, le Messager boiteux, exclusivement suisse jusqu'alors, a fait une place à la Savoie. La couverture s'est colorée, le livret a fait place à la publicité et tout en conservant son titre il a maintenant une édition française à Thonon.

Après différentes couvertures, la septième (depuis 1952) représente les parents du fondateur entre deux jeunes filles et en fond de décor les châteaux de Chambéry et d'Annecy.

Le numéro anniversaire du cinquantenaire était préfacé par le Conservateur en chef du Musée national des Arts et traditions populaires, soulignant l'oeuvre d'Émile Rosset qui "s'est donné pour tâche d'exhumer les souvenirs du passé et de faire connaître la vie savoyarde" à tous les points de vue. On lui reconnaît "une réelle valeur ethnologique qui constitue une référence auprès des personnes qui s'intéréssent à la Savoie".

(Une notice sur Félix Fenouillet mentionné au début de l'article a paru dans l'Almanach de 1980).

L'Almanach débute par un calendrier
accompagné d'une série d'indications astronomiques

L'Almanach débute traditionnellement par un calendrier accompagné d'une série d'indications astronomiques. Sur une colonne étroite des sentences morales ou populaires imprimées en rouge se déroulent en serpentins qu'il faut lire en passant à saute-mouton par dessus des indications sur les phases de la lune ou des prévisions météorologiques peut-être un peu risquées.

Le fait que les articles ne soient pas signés (sauf le conte final) donne beaucoup de force, de cohésion et de personnalité à l'ensemble.

Le Vieux Savoyard semble bien avoir supplanté le Messager boiteux et souhaitons-lui de continuer à apporter comme il le dit "sa provision annuelle d'articles fleurant bon le pays".

Joseph DESHUSSES