LA COMPLAINTE DE LA PASSION

 Article paru dans le bulletin n° 10

Il y a quelques décennies existait encore à Pers-Jussy une coutume très répandue en France et en Suisse romande : la veille de Pâques, les jeunes gens de la commune partaient à la quête des oeufs pour faire l’omelette. Ils allaient de maison en maison en chantant la complainte de la passion. Les couplet de quatre vers (parfois deux seulememnt mais bissés), en Français, évoquent la passion du Christ. Chacun est suivi d'un refrain de deux quatrains, en patois, qui est un appel au don des oeufs.
D’une commune à l’autre, les termes de la complainte n’étaient pas identiques, il y avait des versions locales. Arnold Van Gennep dans son ouvrage “La Savoie” (Curandera éd. 1991) donne la version d’Arbusigny. Pour connaître la version de Pers-Jussy, nous nous sommes adressés à Joffret Maréchal (1) qui l’a souvent chantée dans sa jeunesse et qui la chante encore aujourd’hui pour peu qu’on le sollicite.

1) Joffet Maréchal est décédé en 1999

La passion de Jésus-Christ,
Vous plaît-il de l’entendre ? (bis)

Entendez-la, petits et grands,
Toutes gens d’ignorance. (bis)
Qui l’entendra, qui la dira
Gagn’ra des indulgences.” (bis)

Si vous saviez c’que Dieu a souffert,
Vous trembleriez sur Terre,  (bis)

Vous trembleriez sur vos deux pieds
Comme la feuill’du tremble.
Vous trembleriez sur vos genoux
Comme la feuill’du tremble.

Il a jeûné quarante jours,
Quarante nuits suivantes.(bis)

Il en a pris trois grains de blé
Pour se rendre assistance. (bis)

Il en a bu trois gouttes d’eau
Pour s’rafraîchir la langue. (bis)

Bayi m’en yon, bayi m’en dou,
To pari lou prendrè-ze !

Bayi m’en yon, bayi m’en dou,
Bayi m’en na dozan’ne.

Mè bayi pô lou gnôs du nid,
Parc’qu’y gât’ra lou min’nes.
Mè bayi pô lou gnôs du nid,
Parc’qu’y gât’ra lou min’nes.

Traduction du refrain en patois :


Donnez m'en un, donnez m'en deux,                                   
Tout pareil, je les prendrai
Donnez m'en un donnez m'en deux,                                    
Donnez m'en une douzaine

Ne me donnez pas les "gnôs" (1) du nid                                   
Parce que ça gâtera les miens (bis)

(1) Un "gnô" est un veil œuf, inconsommable, laissé dans le nid pour inciter les poules à pondre.
 


D’après Van Gennep, la version d’Arbusigny est plus longue, on y trouve en plus les couplets suivants.


Quand il s’en vient Pâques fleuries*
La bénite dimanche.
Il s’en va-t-à Jérusalem
Avec ses douze apôtres.

Dans son chemin a rencontré

Quarante Juifs ensemble.
De leurs chapeaux, de leurs rameaux
Lui font grand’révérence.

Se dit Saint Pierre, se dit Saint Jean :

“Voici grandes jouissances”.
Se dit Not’Seigneur Jésus-Christ :
“Voici grande trahisance”.

“Vous verrez mon corps étendu

Sur une croix dolente.
Vous verrez mes deux bras cloués
Et mes deux pieds ensemble”.

“Vous verrez ma tête couronnée

Avec épines blanches.
Vous verrez mon côté percé
Par trois coups de lance.”

“Tout le long de mes membres

Vous verrez couler mon sang.
Vous verrez ramasser mon sang
Par quatre petits anges.”

“Vous verrez ma mère à mes pieds,

Bien triste et bien dolente.
Vous verrez la Lune et le Soleil
Qui se battront ensemble.”

“Vous verrez les étoil’ du ciel

Qui tomb’ en abondance.
Vous verrez la terre trembler
Et les pierres se fendre.”

“Vous verrez les oiseaux du ciel

Qui crieront vengeance.
Qui la chante, qui l’écoutera,
Gagn’ra des indulgences.”

Bayi m’en yon, bayi m’en dou,

To pari lou prindra !
Mè bayi pô lou gnôs du nid,
Pè coffeyi lou nôtres.

* La Pâques fleurie : on appelait ainsi le dimanche des rameaux

A Ésery, certains ajoutaient deux vers en patois :

Sè vo voli pouan m’en bayi
Què tout’ vos polailles crèvissent.


A la suite de la publication de cette complainte dans le bulletin n° 10, on nous a signalé quelques variantes

Albert CHAMBET, un ami de Pers-Jussy dont nous avons déjà publié des textes, nous signale deux vers qu’il a entendus à Reignier dans son enfance :

Si vo voli pouan no bailli dé jouas
payi no au mouan la gotte.
Si vous voulez pas nous donner des œufs
payez-nous au moins la goutte.
 
Maurice ROSSET nous signale aussi d’autres petites variantes :

Ne bailli pò lou niôs des nids
fara peuri lou nutres.   
Ne donnez pas les œufs pourris des nids
ça fera pourrir les nôtres.

Si vous saviez ce qu’il a souffert
vous trembleriez sur terre.

Il en a pris trois grains de blé
pour se rendre subsistance.

Il en a pris trois gouttes d’eau
pour se rafraîchir la langue.

Si vous connaissez d’autres variantes, vous pouvez nous les signaler, nous les publierons

Retour à l'index thématique


Retour à l'accueil