MARS 1860 : DES PERS-JUSSIENS PÉTITIONNENT
POUR DEVENIR... SUISSES !
Article paru dans le bulletin n° 18

Au début de l'année 1860, le projet d'annexion de la Savoie par la France échauffe les esprits... même à Pers-Jussy. Sous l'influence de la forte colonie savoyarde de Genève, il se crée un Comité d'initiative qui rédige une pétition en faveur de l'annexion de la Savoie du Nord par la Suisse.

Le document photocopié par Maurice Rosset et reproduit en page 1 contient également la liste des signataires de Pers-Jussy : nous vous en ferons grâce mais les personnes intéressées peuvent nous la demander.

Avec 270 signatures, notre commune se classe parmi les "championnes" de la pétition. D'après d'autres sources, il y aurait même eu 300 signatures mais celui que nous possèdons ne contient que 270 noms.

Nous avons eu l'idée de comparer cette liste avec le dénombrement de 1858, un recensement nominatif réalisé par les autorités sardes.

On constate que les signataires représentent 15% de la population de Pers-Jussy en 1858. Ce chiffre doit être nuancé car seuls les hommes adultes ont été appelés à signer, les femmes ne votaient pas et personne n'aurait envisagé de les faire signer, ça n'aurait pas été "sérieux" ! C'est pourquoi nous avons essayé de reconstituer la liste des signataires potentiels en éliminant du recensement de 1858 les femmes, les hommes nés après 1840 et ceux qui sont décédés avant mars 1860. Nous avons comparé cette liste nominative avec celle des signataires. Il n'a pas toujours été aisé d'identifier avec certitude les pétitionnaires en raison des nombreuses homonymies, notre tâche a cependant été facilitée par le regroupement approximatif des signataires par hameaux.

A cause de ces réserves, la comparaison effectuée doit être relativisée.

51% des individus mâles âgés de 20 ans et plus au 1er février 1860 ont signé la pétition. Si on ne considère que les chefs de famille de sexe masculin, la proportion tombe à environ 47%. Ceci pourrait indiquer que l'option suisse tentait davantage les plus jeunes. Une analyse plus fine nuance ce propos : les jeunes de 20 à 25 ans sont peu représentés sur la liste et on constate que l'âge moyen des signataires tourne autour de 42 ans.

Nous avons également tenté de réaliser une étude comparative hameau par hameau mais les conclusions ne peuvent être qu'approximatives en raison des réserves formulées ci-dessus. Le champion de la pétition est sans aucun doute Le Châble où le pourcentage de pétitionnaires dépasse 80% ! Viennent ensuite Le Biollay et le Chef-lieu (associé au Beule, aux Verdel et à La Crosaz) avec un peu plus de 70 %. On dépasse les 60 % aux Roguet, à Ornex et à Vuret. Les pétitonnaires sont majoritaires avec un peu plus de 50 % à Loisinges-Vercot, aux Cornus et à Navilly. Ils frisent les 50 % à Chevrier-Losnèlaz. En revanche, la pétition a moins de succès à Marny et Jussy (de l'ordre de 30%) et fait un "couac" à Chevrange, au Four, aux Pittet et à Épineuse (moins de 25 % en moyenne).

A propos de cette pétition, on peut se poser deux questions.

La première a trait à la fiabilité de l'opération : une pétition n'est pas un vote à bulletin secret, on risque d'être soumis à des pressions dans les deux sens. Le curé de l'époque, le Rd Chevallay a-t-il fait campagne contre la pétition à l'instigation de l'évêché profrançais ? Le baron de Cevins est-il à l'origine du faible "score" de Jussy ? Inversement, il y a peut être eu des pressions pour la pétition dans les villages les plus massivement signataires.

La seconde question a trait à la motivation des pétitionnaires. Il ne faut pas y voir une démarche idéologique mais économique. Dans la région où a été signée la pétition, on commerce surtout avec Genève et on craint que l'annexion par la France n'entrave ces relations commerciales vitales, Une boutade formulée à l'époque résume bien l'état d'esprit des habitants de la Savoie du Nord : "Si Genève est française il faut être Français, si Genève est suisse il faut être Suisse, si Genève est cosaque il faut être Cosaque. Il faut être du gouvernement auquel appartient Genève".

Sentant le danger, la France et le royaume de Sardaigne proposent alors de créer une zone franche autour de Genève : en schématisant, on peut dire que la zone franche était française aux points de vue géographique et politique mais suisse au point de vue économique. Cette concession semble avoir rassuré les pétitionnaires puisqu'ils ont voté massivement "oui et zone" au plébiscite qui a ratifié l'annexion de la Savoie à la France en juin 1860.

C'est ainsi que, de 1860 à la guerre de 1914, la commune de Pers-Jussy s'est retrouvée dans la "grande zone" qui englobait le Chablais, Le Faucigny et une partie du Genevois : les Pers-Jussiens ont pu continuer de commercer avec Genève... sans être suisses.

A.D



Les premiers signataires de la pétition

On a sans doute commencé par les notables, ceux qui savent signer de leur nom. Cependant, trois de ces premiers signataires signent de leur marque, c'est à dire une croix.

NDLR : Pour rédiger cet article, nous avons puisé une partie de nos informations dans des articles de Paul Guichonnet parus dans "Le Messager".