|
SCÈNE DE LA VIE D'AUTREFOIS |
|
Il a décrit quelques scènes de la vie d'autrefois, observées dans les années 1915-1925, quand il était enfant puis adolescent. Albert CHAMBET nous a quittés en 1999. |
LE RAMONEUR Le visage noirci par la suie
qu'il enlevait aux cheminées, il offrait ses
services une fois l'an, au printemps.
Les coudes et les genoux
protégés par des plaques de cuir,
l'échelle, le hérisson et la raclette
sur le dos, ils venaient de la haute montagne
où l'hiver dure plus longtemps que dans la
plaine.
Monté sur le toit, le
hérisson alourdi par des poids, le
père donnait à celui-ci un mouvement
de va-et-vient qui décrochait la suie de la
paroi interne de la cheminée. Pour parfaire
ce nettoyage, l'enfant, la raclette à la
main, entrait dans la cheminée par la partie
basse et détachait de la paroi la suie
durcie et les plaques de goudron qui avaient
résisté au hérisson.
L'homme le maintenait depuis le haut de la cheminée avec une corde attachée à la ceinture de l'enfant qui progressait dans l'ascension en jouant des coudes et des genoux et émergeait sur le toit.
Je plaignais ce garçon
soumis à une rude besogne, nous qui
gémissions pour les quelques petits travaux
qui nous interdisaient pour un temps les jeux, et
m'insurgeais contre son destin.
Mais dès
qu'apparaissait un sourire sur ce visage enfantin,
noir de suie et que brillaient de contentement ses
yeux de jais devant les tartines offertes, son sort
me paraissait moins cruel.
Et, les voyant partir sur la route, main dans la main, je l'enviais. Lui avait un père, moi j'étais orphelin ! LE MAGNIN (Article paru dans le bulletin n° 4) Le "MAGNIN" installait son "atelier" itinérant au centre du village. Il avait, auparavant, fait le tour des foyers pour collecter couverts, louches et autres ustensiles à étamer. Dans un chaudron posé sur un foyer fait de trois pierres, bouillonnait un magma noirâtre d'où quelques bulles argentées venaient crever à la surface. Il plongeait les objets dans ce bain d'étain, les sortait, les frottait rapidement avec une toile de jute en les maintenant sur son genou recouvert d'un tablier en cuir. Tous les gamins du village l'entouraient, extasiés. Pour moi, c'était un magicien : plonger dans ce liquide noirâtre des cuillères et des fourchettes ternies à souhait et les sortir, brillantes comme neuves ! N'est-ce pas de la magie, ça? Lorsqu'on est enfant ! J'ai toujours été en admiration pour ce don, chez le rétameur comme chez le rémouleur, de rapporter des objets, sans se tromper, dans les différentes maisons du village, sans avoir rien noté (savait-il écrire ?) (Article paru dans le bulletin n° 5) Il portait son magasin sur le dos.
Une large courroie, qui lui
labourait l'épaule, supportait sur le devant
une caisse en bois aux multiples tiroirs. Une tige
de fer les empêchait de s'ouvrir.
Dans son dos, un gros ballot
de toile.
Il parcourait les villa-ges en criant : "Dou fil, del'la peignette del'la zaiguilles".
Il venait le plus souvent du
Piémont voisin, son français
était rudimentaire. Nous le comprenions car
la Savoie allait autrefois jusqu'à Turin et
notre patois possède beaucoup de mots
proches du piémontais.
Il rendait de grands services par le nombre imposant de petits articles utiles qu'il proposait : fil, aiguilles, boutons, coton, lacets, peignes, élastiques, épingles, tous les menus objets pour la coiffure féminine et même du papier à lettres, des enveloppes et des cartes postales aux figurines naïves. Le ballot dorsal contenait du linge de maison : serviettes, torchons, gilets de corps, chemises et même draps bien rangés dans son baluchon.
Il était toujours le
bienvenu.
ll apportait des nouvelles de
parents ou d'amis des villages
traversés.
C'était un personnage sympathique qui servait de relais et souvent de poste entre les bourgs au temps où les communications étaient difficiles et les travaux des champs contraignants.
Jamais un paysan ne l'aurait
laissé repartir à l'heure des repas.
Il dormait souvent sur la paille des
granges.
Les histoires et les nouvelles qu'il colportait valaient bien un repas dans ces temps où il n'existait ni téléphone, ni radio, ni télévision ni automobile. La vie était toute simple, rude, mais il régnait un réel bonheur de vivre. LA GARDE DES VACHES (Article paru dans le bulletin n° 6) Comme tous les gamins du village, j'allais "en champ les vaches". A l'automne, j'emmenais paître mon "troupeau" de deux vaches, car nous n'étions pas riches. Nous nous retrouvions souvent, les parcelles n'étant pas grandes.
C'étaient alors les
jeux dans les hautes haies, nous y construisions
des cabanes, ramassions les escargots ; dans les
champs de pommes de terre, nous en
prélevions une ou deux par pied aux plants
non arrachés et les faisions cuire sous la
braise. Nous maraudions les pommes pendant que
d'autres faisaient le guet.
Lorsque j'étais seul,
ma passion était la lecture. Mon
"régent" me prêtait tous les livres
que je désirais, surtout les livres
d'Histoire ancienne pour lesquels j'avais une
prédilection.
Mes vaches paissaient sagement. A mes côtés ma petite chevrette gambadait. Espiègle, elle venait, par jeu, me donner de grands coups de tête dans le bas du dos.
Couché dans l'herbe,
mon livre devant les yeux, je n'étais plus
en 1924, mais vingt-quatre siècles plus
tôt, en 480 avant Jésus-Christ, aux
côtés de Léonidas, roi de
Sparte, à la bataille des Thermopyles. Son
ennemi lui criait : "Rendez-vous, la
nuée de nos flèches obscurcira le
ciel" et Léonidas de répon-dre :
"Tant mieux, nous combattrons à l'ombre". Au
plus fort de la bataille, un choc dans le dos me
ramena à la réalité, non ce
n'était pas une flèche mais ma
chevrette qui voulait jouer et se lassait de mon
immobilité.
Revenant à ma place,
malédiction, ma chevrette (qui aimait, elle
aussi, l'Histoire ancienne) avait mangé la
moitié de mon livre.
LE COCHON Le cochon avait son habitat : le "boitton".
Au printemps, Joseph achetait un goret (ou deux,
le deuxième vendu, payait la nourriture de
celui qu'on tuait). On le nourrissait de petites
pommes de terre triées pour lui à la
récolte, de farine, des épluchures de
légumes, etc... cuits dans le grand chaudron
de la cour, à l'angle du jardin.
De nos promenades, nous lui apportions des glands dont il raffolait, des châtaignes impro-pres à notre consommation. Bien gras au début de l'hiver, il était tué. J'ai assisté au premier abattage par curiosité. J'ai été tellement écÏuré que je n'ai jamais voulu revoir la scène ; je me sauvais et ne revenais que lorsque les cris de l'animal s'étaient tus. Un ouvrier boucher, copain de Joseph, officiait. Le porc était sorti de la soue, une patte arrière attachée pour l'empêcher de s'enfuir. Il se débattait en poussant des cris ; c'était la lutte entre lui et celui qui voulait sa perte (ou plutôt sa chair). Enfin immobilisé, un grand coup de masse l'anesthésiait instan-tanément. A cheval sur la bête, le boucher lui plantait un couteau dans la gorge, le sang jaillissait, recueilli soigneuse-ment pour la fabrication du boudin. Hélène versait un peu de vinaigre, tout en l'agitant pour l'empêcher de "cailler".
Les poils du dos étaient rasés et
vendus pour la fabrication des "blaireaux" pour la
barbe. La bête, placée dans une sorte
de baignoire en bois, copieusement arrosée
d'eau bouillante puisée dans le chaudron qui
avait servi pour la cuisson de sa nourriture,
était "râclée" jusqu'à
obtenir une peau exempte de poils. Placée
sur une échelle dressée contre le mur
de la grange, les pattes arrières
attachées aux barreaux, elle était
vidée de ses viscères.
Les boyaux vidés et soigneusement lavés à l'eau courante servaient à la fabrication du boudin, des saucisses et des "longeoles". La carcasse était découpée : les jambons mis à part pour être salés et fumés, la poitrine réservée pour les saucisses, et les "atriaux" façonnés en boules enveloppées dans la "coiffe", mon régal. Dans le boudin entraient de la crême, des épices, de l'oignon, etc... Enroulé sur une plaque ronde en osier, il attirait notre convoitise. Aussi, subrepticement, à l'aide de notre Opinel qui ne quittait jamais notre poche, nous en coupions un morceau que nous allions déguster dans la grange. Nous mettions le morceau entier dans la bouche et tirions sur le boyau entre nos dents, qui se vidait en un clin d'Ïil dans notre bouche. Quel délice ! Il restait quelquefois un petit résidu noirâtre au coin de la bouche qui dénonçait notre "grivèlerie". Les autres morceaux étaient mis au sel dans des "toupines", grands récipients en grès, pour notre principale consommation de viande. Le saindoux, provenant de la fonte du lard, servait à la cuisson des aliments. Les résidus de la fonte du lard, les "grattons" cuits avec des pommes de terre : un régal ! Les autres morceaux étaient mis au sel dans des "toupines", grands récipients en grès, pour notre principale consommation de viande. Le saindoux, provenant de la fonte du lard, servait à la cuisson des aliments. Les résidus de la fonte du lard, les "grattons" cuits avec des pommes de terre : un régal ! Le jour où l'on tuait le cochon était un jour de congé pour les enfants des paysans : c'était la coutume ! Le "Régent" était prévenu. Le lendemain, l'élève lui apportait un petit paquet de la part de ses parents. |