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AU COURS DES ÂGES Article paru dans les bulletin n° 4 et 5 |
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Au Moyen-âge, Pers et Jussy font partie
du Saint Empire. Les plus anciennes allusions aux paroisses de Pers et de Jussy se trouvent dans des documents d'origine ecclésiastique remontant au XIIIè siècle (1227 dans le cas de Pers). Nous sommes alors au Moyen-âge et la région située à l'est du couloir Rhône-Saône ne dépend pas du Royaume de France, encore bien petit, mais de l'immense Saint Empire Romain Germanique. Ce dernier n'est pas un état centralisé, c'est un puzzle d'états minuscules à la tête desquels se trouvent un duc, un comte ou un noble d'autre appellation. Ces grands seigneurs doivent allégeance à l'Empereur, leur suzerain, mais en fait ils sont pratiquement indépendants. Quatre de ces états "d'Empire" sont étroitement liés à l'Histoire de Pers et de Jussy : le Comté de Genève ou Genevois, le Faucigny, le Comté de Savoie et les États du Dauphin de Viennois, autrement dit le Dauphiné. Ces états sont
subdivisés en un grand nombre de seigneuries à
la tête desquelles se trouvent de petits nobles locaux
qui habitent souvent des châteaux-forts ; ils
règnent sur leurs fiefs peuplés de paysans
réduits à l'état de serfs "taillables
et corvéables à merci". C'est le
système féodal avec toute sa hiérarchie
de suzerains et de vassaux.
Dans les premiers
âges de l'Histoire de Pers et de Jussy, le Châtelet du
Crédoz est faucigneran alors que le
Châtelard du Foug, à Jussy, est
genevois
A l'époque, plusieurs seigneurs se partagent les terres et les paysans (appelés alors manants ou vilains) de Pers, Jussy et paroisses environnantes. Les diverses seigneuries ne sont pas obligatoirement des territoires continus, elles sont plus ou moins fragmentées et imbriquées les unes dans les autres comme les pièces d'un puzzle. Certaines dépendent du Sire de Faucigny, les autres du Comte de Genève : le Châtelet du Crédoz et le château de Bellecombe sont faucignerans alors que le Châtelard du Foug, à Jussy, et le château de Boringe sont genevois. La frontière entre le Faucigny
et le Genevois passe à l'intérieur même
du territoire actuel de Pers-Jussy selon un tracé
à peu près impossible à reconstituer
mais la paroisse de Jussy était sans doute
intégralement genevoise.
La frontière
entre le Faucigny et le Genevois passait à travers le
territoire actuel de Pers-Jussy
La situation est en fait encore plus complexe car il existe une subdivision territoriale, le mandement, intermédiaire entre ce qu'on peut appeler abusivement l'État et la seigneurie. La paroisse de Pers est alors écartelée entre trois mandements : celui du Châtelet du Crédoz (Faucigny) et ceux de La Roche et de Mornex (Genevois). Une chatte n'y aurait pas retrouvé ses chats. prendre conscience, douloureusement, de leur situation "frontalière" A l'époque, la notion de nationalité n'existait pas encore (et encore moins celle de nationalisme !). Les Pers-Jussiens d'alors, qui n'étaient donc pas encore savoyards (ni même savoisiens !), ne savaient peut-être pas qu'ils étaient soit faucignerans soit genevois : chaque famille ne connaissait sans doute que son seigneur qui avait mission de la protéger en contrepartie de lourds impôts et de pénibles corvées. Toutefois, comme le comte de Genève et le sire de Faucigny se faisaient fréquemment la guerre, entraînant à leur suite leurs vassaux respectifs, les paysans de Pers et de Jussy devaient souvent prendre conscience, douloureusement, de leur situation "frontalière". Les maîtres du Faucigny et du Genevois auraient mieux fait de s'entendre entre eux car un redoutable ennemi commun les encerclait progressivement et rêvait de jouer au Raminagrobis de la fable : le Comte de Savoie. L'histoire des relations entre le
Dauphiné, la Savoie, le Faucigny et le Genevois L'autre partie de Pers
et la paroisse de Jussy deviennent savoyardes en
1401
C'est donc en 1401 seulement que les habitants de Pers et de Jussy sont enfin tous réunis sous la bannière rouge à croix blanche d'Amédée VIII, le plus célèbre des souverains de Savoie. Après l'annexion du Genevois et du Faucigny, Pers et Jussy font partie d'un État, vaste pour l'époque, qui va de la Méditerranée au Lac de Neuchâtel et qui recouvre la majeure partie des Alpes occidentales. Le Comte de Savoie est devenu un souverain puissant qui aspire à jouer un grand rôle en Europe. En 1416, l'Empereur Sigismond, de passage à Chambéry, consacre cette situation en élevant la Savoie au rang de Duché : Amédée VIII devient le premier Duc de Savoie (quelques années plus tard, il abandonnera son trône pour devenir pape !). Le Genevois et le Faucigny, malgré leur annexion à la Savoie, vont connaître plusieurs périodes d'assez grande autonomie. Toutefois, globalement, les paroisses de Pers et de Jussy qu'on appelle parfois Pers-en-Bornes (ou Pers-en-Genevois) et Jussy-sous-Pers subiront les mêmes vicissitudes que la Savoie tout entière. En 1536, la France annexe la Savoie, impose son administration et l'usage du français, à la place du latin, dans les actes officiels civils et religieux (les élites s'expriment en français, le peuple parle patois mais personne n'a jamais pratiqué l'italien dans la conversation courante). |
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En 1561, certains
habitants de Pers refusent d'être recensés
En 1559, la France abandonne la Savoie et les Pers-Jussiens retrouvent leur Duc. Les provinces de Faucigny et de Genevois continuent d'exister et leur frontière passe toujours à travers la paroisse de Pers. Ainsi, en 1561, lors du dénombrement pour la gabelle du sel (voir le bulletin municipal de 1992), on assiste à la fronde de quelques habitants de Pers qui refusent d'être recensés sous prétexte qu'ils dépendent du Faucigny ! Ils seront déboutés mais obtiendront que, comme dans le Faucigny, leur bétail soit exempté de recensement. De 1589 à 1593, Pers et Jussy ont sans doute été victimes des incursions des Genevois alliés aux Bernois ; l'attaque de La Roche, en 1590, ne les a vraisemblablement pas épargnées. En sens inverse, certains Pers-Jussiens ont peut-être participé à l'escalade, en 1602. En effet, selon une tradition orale, il existait jadis à Vuret une famille Chevallier dont le surnom, "les Escalous", serait dû à la participation d'un de leurs ancêtres à cette expédition manquée ! Mieux, les "Escalous" auraient fourni des sapins pour la fabrication des échelles, des sapins de Vuret ! (*) De 1628 à 1713, les
Pers-Jussiens, comme les autres savoyards, subissent trois
invasions françaises, une par les armées de
Louis XIII (1628-1631) et deux par celles de Louis XIV
(1690-1696 et 1703-1713) mais ce furent de simples
occupations sans annexion.
(*) Depuis la parution de cet article, une recherche sur la famille Chevallier, dit Escaloux, a montré qu'en 1602, elle résidait à Reignier. Vers la fin du 17è siècle, un des derniers rejetons mâles de cette famille s'est marié à "queue de loup" (ou à cul de loup) avec une fille de Vuret. En 1713, à la suite du traité d'Utrecht, les États de Savoie retrouvent leur intégrité et sont érigés au rang de royaume. Comme le traité lui offre la Sicile, le Duc de Savoie prend le titre de Roi de Sicile : les Pers-Jussiens deviennent siciliens ! En 1718, le Roi cède la Sicile
à l'Espagne mais acquiert la Sardaigne en
compensation. Il se proclame Roi de Sardaigne : les
Pers-Jussiens deviennent sardes!
En 1742, les Pers-Jussiens font allégeance au roi d'Espagne ! En 1742, à la suite d'alliances désastreuses et de revers militaires, la Savoie est envahie par les Espagnols. L'occupation durera sept ans. Comme tous les autres Savoyards, les Pers-Jussiens doivent prêter serment d'allégeance au roi d'Espagne : André Dunant et Jean Coupel sont désignés par les communautés de Pers et de Jussy pour le faire au nom de tous. Cela ne les empêchera pas d'être lourdement taxées par les occupants qui prélèvent un impôt appelé "capitation espagnole". Il y avait une garnison espagnole à La Roche mais, contrairement à une légende tenace, les occupants n'ont laissé de descendants ni à Pers ni à Jussy. En 1792, les troupes françaises envahissent la Savoie et l'annexent. On crée les communes, les cantons, les arrondissements et les départements : les communes de Pers et de Jussy font partie du département du "Mont-Blanc", de l'arrondissement de Carouge et du canton de Reignier. En 1798, la France annexe
Genève qui remplace Carouge à la tête de
l'arrondissement et devient préfecture d'un nouveau
département, le "Léman". Pers et Jussy font
partie de l'un et de l'autre.
En 1814, à la chute de Napoléon, la Savoie est envahie par les Autrichiens qui, contrairement aux Espagnols de 1742-1749, laissent des "souvenirs" à Pers-Jussy (voir "Histoire ou légende" dans ce bulletin). Le premier traité de Paris (1814), partage la Savoie entre la France et le royaume de Sardaigne, qui vient d'être restauré. Pers est sur la frontière, côté sarde (voir le bulletin municipal de 1994). De 1860 à 1914,
Pers-Jussy est dans la grande zone Mais cette situation sera très éphémère et le second traité de Paris (1815) restitue la quasi-totalité de la Savoie au Royaume de Sardaigne. Les départements disparaissent pour faire place à des provinces, les cantons deviennent des mandements. Pers et Jussy fusionnent en une seule commune intégrée au mandement de Reignier et à la province de Carouge (qui porte mal son nom puisque Carouge est devenue suisse en 1816). En 1837, le mandement de Reignier, avec Pers-Jussy, passera dans la province de Faucigny dont l'intendance (chef-lieu) est Bonneville En 1860, la Savoie redevient française, elle est découpée en deux départements assez différents de ceux de 1798. Pers-Jussy fait partie de la Haute-Savoie et de l'arrondissement de Saint-Julien mais, fidèle à sa vocation de commune frontalière, elle jouxte l'arrondissement de Bonneville. Il faut dire également que la commune est située dans la zone franche - la "grande zone" - qui sera supprimée au cours de la guerre de 1914-18.
La grande zone Le 1er octobre 1926, l'arrondissement de St-Julien est supprimé et le canton de Reignier, avec Pers-Jussy, passe dans l'arrondissement de Bonneville. Mais cet état de fait ne dure pas et, dès le 1er janvier 1934, l'arrondissement de St-Julien est reconstitué : la situation administrative de Pers-Jussy change encore une fois. Est-ce la dernière ? Ainsi, au cours d'une histoire d'au moins sept siècles, les Pers-Jussiens ont été genevois, faucignerans, en partie dauphinois, savoyards, siciliens, sardes, à demi espagnols, français. Mais les Pers-Jussiens n'ont jamais été italiens ! En effet, le royaume d'Italie a été créé après 1860 (avant cette date, l'Italie est une région de l'Europe subdivisée en de nombreux états) : la Savoie n'a donc pas pu en faire partie ! En revanche, on peut dire que, jusqu'au XVIIIè siècle, les Pers-Jussiens, lointains sujets du Saint Empire romain germanique, ont été peu ou prou "germains" ou "germaniques" (et non pas allemands car l'Allemagne, en tant qu'état, est née au siècle dernier). André DÉCÉRIER |