LES "VIES" DE PERS-JUSSY

Articles parus dans les bulletins n° 15, 16 et 42

Avez-vous déjà entendu parler des "vies" de Pers-Jussy ? Attention au sens de ce mot : il s'agit d'un vieux mot français issu du latin "via", la route, le chemin, la voie... Jusqu'à une période assez récente on a appelé ainsi un certain nombre de chemins ruraux.
A Pers-Jussy, quatre "vies" au moins sont restées dans la mémoire collective bien qu'elles aient été été plus ou moins effacées par la végétation ou barrées par les clôtures : seuls les vieux cadastres et les cartes topographiques anciennes en conservent encore la trace. Comme elles, leurs noms risquent de sombrer dans l'oubli et pourtant ils font partie du patrimoine de notre commune.

 

La vie de la Pesse

C'est sans doute la mieux connue, ou plutôt la moins oubliée. Elle partait du carrefour proche du monument aux morts et montait jusqu'à La Grangette, en longeant le Nant du Châble. Seule sa partie basse est encore carrossable sur quelques dizaines de mètres Jusque vers le milieu du siècle dernier elle était l'unique lien entre le Chef-lieu et la route Moussy-Arbusigny (la route actuelle qui aboutit aux Verdels est assez récente). Son nom vient sans doute d'une "pesse" (un épicéa) qui devait pousser sur le bord.

La vie de Panchy

Elle partait en face de la boucherie Sonnerat (il en subsiste quelques mètres) et montait aux Verdel, village qui autrefois s'appelait "chez Panchy". En patois, le "ch" se prononce un peu comme le "th" anglais (dans "tooth", par exemple) ce qui a posé quelques problèmes de transcription et explique une autre façon d'écrire le nom de ce hameau : "Chez  Pamphy".

La vie des Hattes (ou des Hâtes ?)

C'était le chemin de "dévestiture" des champs dits "Sous les prés", situés en contrebas de l'ancienne propriété Rosset, au chef-lieu de Pers. Elle longeait le jardin de la ferme en question et débouchait devant l'ancienne menuiserie "Bazan", aujourd'hui maison de Pierre Longet.

La vie du Cry

Elle existe encore sous forme d'un chemin de terre utilisé par les troupeaux, les véhicules agricoles et... les promeneurs. 
Elle part de la route départementale qui relie Les Roguet à La Chapelle-Rambaud, sur la gauche, à quelques centaines de mètres du village des Roguet. Elle aboutit à la route qui relie Le Bois à Marjolin.

Peut-être connaissez-vous d'autres "vies", faites le nous savoir.

Article rédigé grâce à des informations fournies par Maurice Rosset et Joseph Roguet.



Six ans après la publication des articles ci-dessus, Joseph Deshusses est revenu sur le sujet dans le bulletin n° 42. Entre temps, la vie de la Pesse avait reçu la consécration lors de l'attribution de noms aux routes de la commune mais, sur la panneau on a écrit "Vy de la Pesse". Pourquoi cette orthographe ?

LA VY DE LA PESSE

En procédant à la dénomination des différentes “voies” qui desservent la commune, le Conseil Municipal a eu l’heureuse idée d'utiliser - lorsqu’elles existaient - les anciennes appellations traditionnelles, qui ont ainsi accédé de l’oral à l’écrit, avec les difficultés que cela peut comporter, si elles étaient nommées en patois. C’est la cas de la Vy de la Pesse.

Un chemin qui longeait le Nant du Châble entre le Chef-lieu et la Grangette

Il s’agit d’un chemin qui longe le ruisseau du Châble, le Nant. Cadastré sous la dénomination “chemin de Pers-Jussy aux Cornus”, il est aujourd’hui classé chemin communal vers le bas et chemin rural vers le haut. Jusqu’à la fin du XIXe siècle c’était la voie d’accès normale pour gagner le haut de la commune. Officiellement, c’était “la route de la Chapelle-Rambaud”, mais les “anciens du village disaient encore que c’était l’ancienne route d’Annecy.
Il faut savoir en effet que la route actuelle (D 102), de la poste jusque chez les Verdel n’existait pas. Dès 1843 un projet avait envisagé une rectification de la voie déjà existante (celle de la wy de la Pesse) avec, à la base, un tronçon passant à l’emplacement de l’ancienne poste et qui se raccorderait à la route de Jussy-Reignier, à peu près au niveau des groupes scolaires pas encore construits ou un peu plus loin.


Comment Pers-Jussy et Arbusigny ont laissé filer une subvention
à Morillon et Ville-la-Grand en... 1854


Mais pendant des années, Pers-Jussy et Arbusigny rivalisèrent à qui ne voulait pas payer, chacune prétendant ce projet sans utilité pour elle. Si bien qu’en 1854 le Conseil Provincial du Faucigny (on était encore sous le régime sarde), qui avait accordé un subside de 1000 livres pour aider ces deux communes, constatait, las d’attendre, qu’elles avaient préféré perdre leur subside plutôt que de se mettre d’accord ! La manne fut alors partagée entre Morillon et Ville-la-Grand, “ce que vous aurez certainement de la peine à croire”, écrivait le rapporteur du Conseil Provincial du Faucigny.
Après bien des litiges, un nouveau projet voit le jour : le tracé actuel. Les propriétaires dont les terrains se trouvaient coupés en deux furent expropriés en 1882, les arbres gênants abattus, et c’est ensuite seulement que fut construit le “chemin sur une longueur de 689 m 42 cm”.
En conséquence, la Wy de la Pesse vit décroître son importance et sa circulation.
On peut remarquer que le raccordement prévu en 1843 serait très utile aujourd'hui pour régulariser une circulation de plus en plus rapide et améliorer la vie du village. C’est d’ailleurs une idée qui a refait surface vers les années 1990-95. Souhaitons qu’elle finisse par se réaliser pour le plus grand bien de tous, sans les 40 ans d’atermoiements de l’avant-dernier siècle.
Revenons à l’appellation.


La vy, c’est la voie, la pesse, c’est l’épicéa

“La pesse”, c’est le sapin, ou plutôt l’épicéa, car dans la région les sapins sont rares et quand on utilise ce mot, on désigne en réalité un épicéa.
“Via”, c’est “par la route” et en patois la wy, c’est la voie, le chemin. Si, aujourd’hui, une ville peut se targuer de posséder un viaduc extraordinaire, si certaines communes peuvent se vanter d’offrir une “via ferrata”, nous, nous avons la “Wy de la Pesse”.. Mais ce “y” n’a rien à voir avec celui de la terminaison de Pers-Jussy au sujet duquel tous les spécialistes sont d’accord (voir “Pers-Jussy au XXe siècle”).


Le y de Vy se prononce comme le “ille” de fille

Celui-là transcrit la prononciation patoise d’un son mouillé. Alors, attention ! À notre époque où les beaux parleurs parlent de plus en plus vite, abrègent et écorchent les mots pour aller encore plus vite (mais où donc ?) il s’agit, si l’on veut respecter le patois et l’appellation traditionnelle (le patrimoine) de prendre son temps pour mouiller ce “y” et l’allonger suffisamment, en le prononçant comme “ille” de fille, afin qu’il soit en accord parfait avec son voisin, la Pesse.
Et c’est aussi, en prenant votre temps, que vous monterez lentement ce vieux chemin.
Joseph DESHUSSES

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