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L'hiver a été long mais le printemps est de retour sur Pers-Jussy. Dans les haies, les gorlyes rebiollent. Le long des vionnets (1), les taconnets, et les laits-de-serpent fleurissent. Les cerisiers aussi, il y aura des greffions cette année. Dans le jardin j'ai déjà vu lever des piapeux, de la riolle, des lappés et des ronnabeux (2). Il faudra tâcher moyen de vite les arracher avec la pelle carrée. On voit aussi: des ouardafes, des muzets, des cardinalins, des lanwys (3). J'aime moins les darbons, il y en a déjà plein les prés, il va falloir mettre des trappets. J'aime encore moins la ouéve. L'autre jour, j'ai personne vu autour de chez nous et j'en ai profité pour en tirer une au fusil.
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Rebioller = Mettre des pousses nouvelles Vionnet = Chemin Taconnet = Tussilage Laits-de-serpent = Euphorbes Greffions = Cerises Piapeu = Potentille (ou Renoncule) |
Muzets = Musaraignes Cardinalins = Chardonnerets Darbons = Taupes Trappets = Pièges Ouéves = Buses J'ai personne vu = Je n'ai vu personne |
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Ça semble pas mais y en a de l'ouvrage en cette saison ! Je suis allé faire un tour dans les ouagnées : le blé pousse bien mais j'ai peut-être semé trop clair. On va bientôt planter les tartifles mais, pour économiser la semence, on fera des taillons. Sans compter que j'ai dû vider le creux de la save. Il était presque plein. J'ai pris un gaume et j'en ai rempli une demi-bosse que je suis allé vider au pied des pommiers. En revenant, j'ai pris des bûches dans la matte de bois pour les porter à la cuisine, j'en ai même fendu une sur un plot. |
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A travers un vitre de la fenêtre de la cuisine, j'aperçois ma belle-mère qui raccommode les golets aux chaussettes. Elle dit qu'elle a mal aux nilles et se plaint de ne plus pouvoir enfiler ses aiguilles : "Aujourd'hui je ne pourrais plus faire mon métier de tailleuse" C'est qu'elle mange le pain de ses septante-huit ans Mais elle s'occupe encore bien. C'est elle qui repasse : elle a toujours ses plaques sur le fourneau. Et puis, elle fait souvent le manger : les enfants aiment bien quand elle prépare des fidés ou des tartifles au barbot. Quand elle était plus jeune elle brassait beaucoup. Elle ne s'est jamais remise de la mort de son mari qui avait quand même nonante deux ans. Maintenant je me sens un peu plus chez moi parce que la ferme leur appartenait. Moi, je me suis marié à queue de loup. |
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Tailleuse = Couturière Manger le pain de ses septante ans = Etre dans sa 70è année |
Brasser = Régenter, gouverner Se marier à queue de loup = Se marier en venant habiter dans sa belle-famille |
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J'étais venu à maître chez eux mais j'avais bonne façon et la Tine, je lui ai bien plu. Quand on a commencé à fréquenter, la Tine et moi, ils n'étaient pas trop d'accord. Pour compliquer encore la situation, son frère a voulu marier ma sÏur mais ça a cassé alors qu'ils étaient déjà à l'affiche. Mes beaux-parents ont fini par reconnaître que je l'ai bien affanée leur ferme ! C'est pas pour dire mais ça, c'est bien sûr : j'ai été tout mouillé de chaud plus souvent qu'à mon tour sur cette terre. C'est qu'on en a grand sur ça nôtre, même s'il y a des tattes et des mouilles où ne pousse guère que de la fenasse. |
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On en a grand sur ça nôtre = Nos terres ont une grande superficie Tatte = Terre peu fertile |
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La Tine aussi, elle en a du travail ! Aujourd'hui, elle fait la grande bouille de printemps. Elle coule la lessive et recueille le lissu pour le mettre dans le cuveau. Les autrefois, les lavandières faisaient la lessive à genoux dans le nant. Maintenant, il y a un lavoir tout neuf. C'est ça le progrès ! Et puis, elle est courageuse, la Tine, parce qu'elle vient juste de faire une grippe et qu'elle a encore mal au cou, mais elle est dure et n'a pas voulu aller au docteur. En plus, elle s'est fait arracher un marteau avant-hier, elle a encore la chique. Elle ne pourra pas étendre aujourd'hui parce que je sens que ça veut pleuvoir et que ça va peut-être bien faire une carre. J'espère que ça ne sera pas comme hier : ça roillait comme vache qui pisse. |
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Couler = extraire l'eau de la lessive Lissu = l'eau qui a servie à la lessive |
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La Tine, elle prend bien de la peine avec les enfants. Le garçon a bien crû cette année : il est long comme un jour sans pain. Il est toujours brossu et mal affublé, avec un pantet de chemise qui sort du pantalon quand il n'est pas ébriqué. A l'école, ce qu'il préfère, c'est la récréation : toujours prêt à jouer aux mâpis (mais il frouille), à faire des cupesses ou à bourriauder ses copains. Il me ressemble, c'est moi à son âge, tout craché. Au fond, même si des fois il me fait chevrer et si j'ai envie de lui donner des emplâtres, il n'est pas trop déplaisant. Et puis, quand il faut, il est de bon command et le travail ne lui fait pas peur. |
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Le dimanche il se fait même deux-trois sous en allant renquiller chez la Fine à Victor. Il les met dans sa cachenille. Ce jour-là, il se veille bien à ne pas salir ses habits du dimanche. La fille retire un peu de sa mère. En ce moment, elle est berchue et, en plus, elle a des bouchères. Du coup, elle est toute vergogneuse mais têtue comme un âne rouge. C'est elle qui va ramasser les Ïufs dans le poulailler ; hier elle a fait peur aux poussins, ils ont piulé et la closse lui a sauté dessus. Dans les nids, elle n'a trouvé que des gnaux. Elle s'occupe aussi de son jeune frère : c'est le petit dernier, alors c'est le gâtion. Elle sait lui mettre les drapeaux et la magnule. Il profite bien, celui-là, et il est gras comme un tasson. Mais il ne rit jamais, c'est un potu. |
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Drapeaux = Couches en tissu Magnule = Grosse bande qui maintenait langes et drapeaux |
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Hier, en sortant de l'école, ils sont allés trouver le boulanger pour le voir brasser la pâte, la mettre à lever dans des bennons, échauder le four, puis passer le râcle pour enlever les braises et tout nettoyer avec l'écové. Notre garçon a ramené un pain long à la maison mais, en route, il a détaché le crochon pour le manger. Il ont raison d'en profiter maintenant parce que l'été arrive : alors, fini de bader, de courater, de basotter, de se guingaller, il va falloir venir s'aider aux champs. S'ils n'apprennent pas à travailler jeunes, ils finiront molardiers (4).
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Brasser = Pétrir |
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