ET SI ON PARLAIT LE FRANÇAIS DE PERS-JUSSY ?
AUTOMNE
(article paru dans le bulletin de liaison n° 14)

Octobre arrive, on dirait que ça veut pleuvoir et pourtant, y en a encore bien à faire. C'est le moment d'atteler la belgique derrière les boeufs pour lupper dans les étroubles.

Après, pour préparer les labours, il faudra enrayer et remonter la terre avec un tombereau ou même avec une lotte. Heureusement, en cette saison, y a plus de tavans, plus de tônes, juste quelques mouchillons.

En revenant des champs, je me suis encoublé en bortant contre une pierre j'ai trombèlé et j'ai bien failli tomber. J'ai même brétolé pendant un moment. C'est normal, après avoir eu les pieds toute la journée dans le diot, je sentais la fatigue. Et pourtant, il faut pas s'écouter : dans quelques jours, il faudra bien que je mette la batyule à l'épaule pour aller semer.

Et puis, il y a les imprévus. Quand la Colombe a vélé, j'ai d'abord vu que le béton avait une drôle d'allure : elle était malade et elle a crevé dans la nuit. J'aurais dû faire venir tout de suite un sagati pour la débiter. Au lieu de çà, on l'a encrottée. Le veau, on l'a nourri en l'emboquant, en l'engorzelant. Il est venu tellement goulu qu'il a fallu lui mettre un panier.


Ça veut pleuvoir = la pluie menace
Belgique = charrue à soc non réversible
Lupper = Déchaumer
Étroubles = éteules
Enrayer = faire le premier sillon
Lotte = hotte
Tavan = taon
Tône = guêpes
Mouchillon = moucheron
S'encoubler = trébucher
Borter = buter
Trombéler = tituber
Brétoler = boiter

Diot = terre argileuse
Batyule = sac plein de grain que
le semeur portait en bandouillère
D'abord = tout- de-suite
Béton = premier lait après le vélage
Sagati = boucher plus ou moins amateur
Débiter = détailler
la carcasse d'une bête
Encrotter= enterrer
Emboquer (= engorzeler) = gaver
Venu = devenu
Panier = muselière

Ce tantôt, je voulais émotter un fayard mais la Tine m'a demandé de lui arracher deux ou trois patnailles pour la soupe. J'ai pris un larron mais le manche locatait et les dents ont failli émaquer.

D'habitude, j'aime bien sa soupe, à la Tine, surtout quand elle y met des fajoules fraîchement éguernées. Mais hier soir, sa soupe, elle était toute engalotée et j'ai trouvé qu'elle sentait un drôle de goût. C'était à cause du lard qui était trop rance. Après la soupe, je mange souvent du séré et un bon bout de tomme bien céronnée, mais il ne faut pas trop que j'en mange, ça me met la brûle. Ce que j'aime bien c'est la crache, quand la Tine a fait fondre une matole de beurre. C'est presqu'aussi bon que les greubons.

Ah ! la Tine, elle est bien un peu pirate, elle écorcherait un pou pour avoir la peau et, si je vais au café pour payer une picholette aux amis, elle me fait des reproches. Mais elle fait du bon manger : quand je ramène une lièvre de la chasse, elle nous la prépare en civet dans la coquelle. Mais moi, la viande que je préfère, c'est le bouilli. Pour les douceurs, ça serait la confiture d'amborzales.

Ce soir, en sortant de l'école, les enfants sont passés à l'épicerie. Avant eux, il y avait la Zette, une vraie barjaque qui enchaplait avec la Zélie. Quand ils l'ont vue, les enfant ont dit : "Elle est mais là, celle-ci". Cette femme, c'est un vrai charcot, qui ne pense qu'à faire des crasses. Et avec ça, simple comme un cul de panier dévetté ! Les gamins en ont peur, ils craignent de se faire emphysiquer. Mais au fond, elle et son mari, c'est des pauvres gens qui tirent l'andrille : ils vivent tout sur leur jardin et il leur manque toujours dix-neuf sous pour faire un franc. En attendant d'être servis, les enfants ont regardé une réclame pour du chocolat, pendue après le mur.

Ce tantôt = cet après-midi
Fayard = hêtre (terme employé dans tout le sud de la France)
Patnailles( ou pass'anailles)  = carottes

Larron = outil à dents fortes et recourbées

Locater = avoir du jeu

Émaquer = échapper, cèder, lâcher

Fajoules = haricots

Éguernées = égrenées

Engalotée = grumeleuse

Séré = sérac
Céronnée = avec des cirons

Trop que j'en mange = Que j'en mange trop

Mettre la brûle = donner des brûlures d'estomac

La crâche (ou drâchée) = résidu brun obtenu après avoir fait fondre du beurre

Matole = motte

Greubons = résidu du lard dont on a extrait le saindoux
Barjaque = bavarde

Enchapler = battre sa faux (ici, en terme imagé, c'est parler à jet continu)

Mais = encore

Un charcot = une femme repoussante de laideur

Faire des crasses = faire des méchancetés

Panier dévetté = panier dont l'osier se défait

Emphysiquer = jeter un sort

Tirer l'andrille = tirer le diable par la queue

Après le mur = contre le mur

L'épicière leur a mis une demi-livre de café dans un cornet et a plié trois savons dans un journal. Après çà, ils ont traîné sur la place pour voir des balouriens et leur roulotte. La fille est rentrée toute seule, elle a fini par avouer que son frère était resté en arrière pour fumer des ouables. Quand il est arrivé, je lui ai flanqué un de ces éveillons ! Une bonne trifouillée de temps en temps, ça n'a jamais fait de mal. à personne. Pour les punir, je suis allé greuler le noyer et les ai obligés à ramasser les noix. Cet hiver, à la veillée, ils s'occuperont à les guermailler pendant que les femmes manderont le chanvre.

Après la soupe, le sommeil m'a pris et je me suis aboché sur la table pour faire un petit clopet pendant que la Tine était à la vaisselle avec la patte à relaver. Elle m'a dit d'aller au lit. Alors, j'ai cotté la porte de la cuisine et je suis monté à la chambre. J'ai quitté mes linges et me suis couché. La Tine avait mis une fourre propre au traversin et j'ai dormi comme un plot.


Cornet = sachet de papier
Plier = emballer

Balouriens = romanichels, saltimbanques
Ouables = Clématites (leurs tiges sèches sont poreuses et peuvent se fumer)
Éveillon (= trifouillée) = châtiment corporel

Greuler = secouer

Guermailler = monder

Mander = teiller
S'abocher = pencher la tête

Clopet = somme

Patte à relaver = chiffon pour faire la vaisselle

Cotter = fermer à clé

Les linges = les vêtements

Fourre = taie

 

A.D.

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