ET SI ON PARLAIT LE FRANÇAIS DE PERS-JUSSY ?

UNE BONNE JOURNÉE

(article paru dans le bulletin de liaison n° 11)

 

Nous vous proposons de lire attentivement le texte ci-dessous, dû à l'imagination débridée de l'un d'entre nous. Un professeur de Français lui attribuerait la note 0/20, tant il est mâtiné de francoprovençal.

Attention ! Comme dans les dictées de Bernard Pivot , il y a des chausse-trapes et vous aurez peut-être besoin d'un bon dictionnaire.

C'était juste après la dernière guerre. On avait presque fini de foiner. Il ne restait plus que quelques ratelains dans les champs quand un ouragan s'est abattu sur le village. Il y avait de l'eau partout. A l'arrière de la maison, la coulose était bouchée et la chêneau débordait Il y avait aussi des gouttières an poêle. La Fine, qui était rentrée quand moi, a mis des toupines dessous jusqu'à ce qu'elles soient à goutte. Elle a essuyé la commode avec une patte et épongé le sol avec la panosse. A la fraîte du toit du soli, des cornus avaient été déplacés par le vent.

Au-dessus du bétandier, des tavaillons s'étaient envolés. Quand j'ai pu monter sur le toit a l'aide d'une échelle pour réparer les dégâts, j'ai failli tomber à cause d'un passon qui a cédé. Le vent avait ouvert les clédales de l'enclos où les mogeons étaient en champ, ils étaient maintenant à l'abade dans le jardin et avaient pitté les brosses des pommes de terre. Il a fallu les rentrer à l'écurie. Le nant était en crue et l'eau s'était engouffrée dans I'ancienne bédière du moulin, avant de se déverser dans la remise apondue à la grange : les canellons et le prin bois, que j'y avais réduits pour allumer le feu avaient été entraînés et répandus à travers la cour, de même que les carottes rouges que j'avais entreposées là. A l'aide de mon vieux barrot et d'un canavé, j'ai récupéré tout ce que j'ai pu. Ce faisant, je me suis encoublé dans un de ces fils d'arsô qui servaient à lier les boisseaux ; je suis tombé d'abochon dans la gouille qui s'était formée au milieu de la cour, j'étais tout empacoté.

En débaroulant, le courant avait raviné la moraine derrière la grange, détruit la cacatière en couanneaux et "nettoyé" le boiton des cochons, inutile de dire que ça ne sentait pas la rose.
Aux alentours, quelques arbres avaient souffert. Avec une scie botte, j'ai fini de détacher les branches cassées des deux vuargnes et de la pesse, derrière la maison. Ça m'a fait des cottes à brûler. Tout ça me rappelait les inondations des autrefois et je ronnais contre le mauvais sort.

Heureusement, Fanfoué, le magnin est venu rétamer la boille. Il était un peu bobet, passablement sniule et c'était une vraie barjaque mais on lui a quand même proposé de manger la soupe avec nous, sans faire de gôgnes. La Fine a servi la soupe avec la poche et nous a fait, en plus, des raviules, des atriaux, des longeoles, des pommes de terre au barbot. Elle a même sorti la confiture de meurons pour les enfants. on a bu quelques verres de bidoillon mais Fanfoué ne l'a pas trouvé bien bon : "Tu m'en voudras pas si je t'y dit comme ça mais, cette année, quand tu feras ton cidre, tu mettras moins de poires maudes et un peu plus de crésons". On s'est rabattu sur la chèvre et on a fini par de la gnôle faite avec des belosses ramassées l'année précédente. On a veillé un moment pendant que la Fine faisait la confiture de raisins rouges. Fanfoué était un peu éméché, il nous a raconté des histoires, j'en ai tellement ri que je m'en suis pissé parmi. Finalement, ç'a été quand même une bonne journée.


COMPLÉMENTS D'INFORMATION

Vous avez lu l'article ci-dessus. Il contient prèsde 70 "entorses" au Français académique, plus ou moins liées à la pratique du Francoprovençal. Si vous ne les avez pas toutes détectées, vous trouverez ci-dessous une sorte de"corrigé".

L'abréviation "FP" signifie "francoprovençal" tandis que "ZFP" signifie "zone francoprovençale", c'est-à-dire "région où sont parlés des patois appartenant à la famille francoprovençale".

"foiner" : faire les foins.

"râtelains" : amas de foin de forme allongée, obtenus à l'aide d'un râteau (Râtelures).

"coulose" : tuyau vertical qui permet l'évacuation de l'eau recueillie dans les chéneaux.

"la cheneau" : en français, on dit "le chéneau".

"gouttières" : mot employé dans toute la ZFP dans le sens de "voie d'eau à la toiture".

"poêle" (ou "pèle") : pièce de l'habitation, souvent contiguë à la cuisine, dans laquelle on vivait pendant l'hiver.

"quand moi" : vient du vieux français "quand et moi". En français, on dit "en même temps que moi".

"toupines" : sortes de grandes jarres en terre cuite.

"à goutte" : "être à goutte" signifie ne plus couler. Une vache "à goutte" ne donne plus de lait. Une source "à goutte" est tarie.

"patte" : chiffon, torchon. (régionalisme suisse selon les dictionnaires récents).

"panosse" : serpillière (régionalisme suisse et savoyard selon les dictionnaires récents).

"la fraîte." : le faîte.

"soli" : fenil

"cornus" : tuiles incurvées qu'on place au faîte du toit.

"bétandier" : annexe du fenil.

"tavaillons" : planche mince, en forme de tuile revêtant la façade ou le toit d'un bâtiment" selon le "Petit Larousse" qui en fait régionalisme suisse et l'écrit "tavillon".

"passon" : échelon.

"clédales" : portail à claire-voie pour accéder à un pâturage. (accepté par le "Petit Larousse" comme régi-nalisme suisse sous la forme "clédar", ce mot n'est plus guère utilisé dans notre région).

"mogeons": jeunes taureaux.

"en champ" : en train de paître.

"à l'abade..." : en liberté, libres de leurs mouvements. "avaient pitté" : avaient écrasé en marchant dessus.

"brosses" : fanes de pommes de terre.

"écurie" : en francoprovençal, le mot "écurie" est souvent employé dans le sens d'étable.

"nant" : ruisseau.

"bédière" : bief.

"apondue à" : contiguë à, accolée à.

"canellons" : cône de l'épicéa (terme très local). Vient peut-être de cannelloni à cause de la forme (il faudrait alors écrire "cannellons").

"prin bois" : petit bois (celui qu'on utilise pour allumer le feu).

"réduits" : rangés.

"carottes rouges" : terme utilisé dans toute la ZFP pour "betteraves rouges".

"barrot" : petit chariot. Le mot anglais "barrow" a presque le même sens : est-ce un simple hasard ?

"canavé" : carré de toile de jute, de 2 à 3 m de côté, ser-vant à faire un ballot de foin ou de paille, destiné à être porté à dos d'homme ou de mulet (terme très local : vallée du Giffre, basse vallée de l'Arve, Salève).

"encoublé..." : "s'encoubler" c'est trébucher après s'être pris les pieds dans quelque chose qui traîne par terre (régionalisme suisse d'après les dictionnaires récents).

"fil d'arsô" : fil de fer.

"boisseaux" : terme assez local, le "boisseau" est une gerbe formée de plusieurs javelles liées ensemble par un "fil d'arso".

"d'abochon" : la tête en avant.

"gouille" : flaque d'eau ou un trou d'eau dans un ruisseau. t

"empacoté" : sali avec du "pacot", c'est-à-dire de la boue.

"en débaroulant" : en dévalant, en roulant de haut en bas (utilisé dans toute la ZFP).

"moraine" : en FP, "moraine" signifie pente, talus. Le mot est passé en français dans le sens de matériel transporté ou déposé par un glacier (ex : la moraine frontale de la Mer de Glace).

"cacatière" : sans commentaire.

"couanneaux" : mot de la même famille que "couenne" (du porc), le "couanneau" ou "couenneau" est la première tranche de bois tirée d'une grume, avec l'écorce.

"boîton" : enclos à cochons (régionalisme suisse d'après les dictionnaires récents).

"scie botte..." : scie égoïne.



Si vous avez découvert que vous parlez francoprovençal sans le savoir, ne changez pas vos habitudes, sachez simplement que, maintenant, vous le ferez en toute connaissance de cause. Si ça déplaît à l'Académie française, répondez lui comme on l'a fait à la reine d'Angleterre - selon la chanson - quand elle nous a déclaré la guerre.

A.D.

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